Mercredi 20 mars 2013

50 km

Bou Lanouar

N 21°16.533' W 16°31.729'

39 m

Jour 172 – Bou Lanouar

Barth : Bon ! Ce coup-ci c’est sérieux, on sort du Maroc ! Petit déj en regardant la file de véhicules qui s’accumulent à la grille du poste frontière et attendent son ouverture… Heureusement, avec nos vélos nous pourrons nous faufiler jusqu’au bureau de tamponnement des passeports, mais nous ne couperons pas à la bonne heure d’attente parmi maliens, sénégalais, marocains et rares occidentaux… Ensuite les choses vont assez vite, nous serrons une pince aux douaniers, à la police, et hop nous voilà entrés dans le fameux Noman’s Land, où tous les coups sont permis… Quatre kilomètres de piste plus facile à passer à vélo qu’en voiture de tourisme ou en semi-remorque, quelques carcasses de véhicules, un petit côté folklorique à la limite du surfait… Il faudrait quand même qu’un jour quelqu’un se motive à aménager l’endroit pour le rendre praticable. Mais cette zone de non-droit sert surtout au business de voitures, l’endroit est effectivement tranquille pour échanger quelques billets et refaire l’immatriculation d’un véhicule. Cette abération prend encore plus de consistance quand nous croisons une famille congolaise coincée ici depuis plusieurs mois pour des « raisons » administratives et à qui nous laissons un peu de pain et de fromage… Triste mascarade, folie administrative, je ne comprendrais jamais comment l’homme peu se rendre à ce point esclave de son propre système…

Pour nous, les choses sont bien sûr plus simples. Je dirais même bien plus simple que nous le pensions. Nous avons passé plus de temps à sortir du Maroc qu’à entrer en Mauritanie ! Il semble qu’il y a un régime spécial pour les cyclistes… Le fameux officier détenteur du sacro-saint tampon, que nous avons pourtant dérangé en pleine partie de réussite sur son ordinateur, nous délivre le sésame en moins de cinq minutes après avoir scanné nos passeports via un puissant système informatique dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence ici !

Le temps de boire un coca et c’est parti pour nos premiers kilomètres mauritaniens. Contrairement à la veille, le vent chaud et sec est contre nous et il nous faudra toute la fin de journée pour atteindre Bou Lanouar à une cinquantaine de kilomètres. La route longe la voie ferrée sur laquelle nous apercevons le plus long train du monde qui transporte du minerais depuis le désert jusqu’à l’océan… Quelques baraques ponctuent le paysage, souvent associées à de petites parcelles verdoyantes dont les clôtures sont faites en traverses de chemin de fer. Nous croisons plusieurs barrages de gendarmerie où nous avons systématiquement droit à un questionnaire aussi intensif que sympathique.

En arrivant à Bou Lanouar, une tempête de sable se lève. Nous n’avons ni le temps, ni vraiment le choix pour trouver où dormir et filons vers le seul hôtel où après négociations nous trouvons une chambre vide avec deux paillasses pour environ dix euros… La vie semble plus compliquée ici qu’au Maroc, et notre statut de blancs est beaucoup plus handicapant d’un coup. Je commence à douter de notre capacité à mener tous nos projets dans ce pays où il va falloir passer un temps fou à négocier la moindre bouchée de pain et à exposer un programme détaillé aux autorités qui nous suivent à la trace… Mais peut-être que la proximité de la frontière accentue l’effet… À suivre…

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Fanch : 9h30, c’est l’heure ou les deux pays voisin, ni ennemis, ni vraiment amis, ouvrent leur portes. Nous sommes encore aux Maroc.
Il faut se plier à de courtes formalités, un tampon par ci, un enregistrement par là, en soi ce n’est pas très long, le véritable problème.. C’est l’attente… Deux heure peut-être? Mais bon, pas de fouille, pas d’embrouille, ne nous plaignons pas car d’autres n’ont pas cette chance et puis, nous nous y attendions. Et nous voilà projetés dans le fameux No Man’s land.

Le bitume s’est stoppé net à la dernière barrière pour laisser place à 4 ou 5 kilomètres de pistes cassantes, sableuse parfois. Nous descendons régulièrement de nos bécanes pour pousser sur quelques mètres. D’énormes semi-remorques se dandinent et tentent en vain d’éviter les nids de poules, que dis-je… Les cratères. Les pistes se divisent, se multiplient, se rassemblent, certaines se perdent dans les sable. Il faut rester concentré, toujours prendre celle de gauche qui reste la moins sableuse, ne pas s’écarter du chemin car attention, le terrain est miné. Cool…

C’est un lieu ou les rumeurs venues d’occident racontent qu’il ne faut pas trop traîner ses guêtres, une zone de non droite ou tout, parait-il, est permit. À ce que je constate le trafique principal concerne celui des voitures. Elles descendent d’Europe (une caisse à 200 000 borne c’est du neuf ici!), convoyées de Tanger jusqu’ici par des marocains, puis son vendues au mauritaniens ce qui allège considérablement et en tout point le protocole de transaction. Tout cela pour dire que les traces de ces ventes hors « normes » modifient ce paysage déjà presque apocalyptique. Carcasses désossés ou calcinées, par-brises explosés, pneus parsemant l’espace, plaques d’immatriculations rouillés jonchant le sol… Un décor de cinéma. C’est vraiment con, il y a plein de truc à faire ici, mais c’est plus sûr de ne pas faire les malins, j’aurais bien aimé pourtant.

Juste avant la Mauritanie, j’échange quelques mots avec deux personnes, un homme et une femme originaires d’Afrique noir. Je suis sur mon vélo mais reste particulièrement attentif à ce qu’ils me disent. Je m’arrête et je me souviens.
Il y a de cela une dizaine de jours, au hasard de mes recherches sur ce lieu et sur le niveau de vigilance à adopter en le traversant, mon attention s’est arrêtée sur un article. Celui ci décrivait la situation délicate d’une trentaine de personnes bloquées dans cette zone plutôt inhospitalière, n’ayant ni la permission d’avancer, ni celle de reculer. Les deux pays leur refusaient catégoriquement une quelconque autorisation de séjour.
Aujourd’hui, certains d’entre eux ont trouvés la porte de secours mais encore deux familles congolaise la cherchent, emprisonnées depuis maintenant quatre mois. Je discute avec deux d’entre eux. Il vivent dans une caisse de semi remorque abandonné et quêtent un peu d’eau et de nourriture auprès des conducteurs de passage pour survivre. On ferra de même en leur laissant un peu de pain ainsi qu’une boite de fromage. Ce n’est pas grand chose, juste un minimum.

Puis, nous nous adonnons à de nouvelles formalités sous le drapeau vert et jaune de la République Islamique de Mauritanie cette fois. Tout ce passe sans problèmes majeurs, c’est presque trop simple, trop rapide. Nous n’avons rien à négocier, juste à répondre à un questionnaire que l’on connais déjà par cœur. Je profite de changer de pays pour changer officiellement de profession. J’annonce au chef de police (en pleine partie de solitaire…) que je suis chercheur en phénoménologie acoustique. Mais le terme « phénoménologie » semble le rebuter et se contente de retranscrire « chercheur »… Ça veut dire plein de chose chercheur, c’est très bien comme ça… Et voilà notre premier contacte avec les autorités de ce nouveau pays.

Le reste… Et bien, notre enthousiasme est modéré. Enfin, nos premières prises de contactes s’avèrent… je ne sais pas comment l’expliquer mais j’ai l’impression que le fossé entre nos cultures respectives se creuse, d’un coup franc. Boum! On tombe dedans et ça fait mal. Nous nous confrontons rapidement à quelques octogones, qui sans le vouloir nous enfoncent (encore) un peu plus dans notre condition d’européens. Un jeune homme l’a très clairement exprimé d’ailleurs, je cite, « vous êtes blanc donc vous avez de l’argent ». Il a raison mais… Mais il n’y a pas de « mais », impossible de lui faire comprendre quoi que ce soit et c’est cela qui fait mal. À cela s’ajoute (on s’y attendait) les autorités qui ne nous lâche pas de l’œil. C’est plutôt rassurant j’en convient mais nous ne sommes explicitement pas libre de circuler comme nous en avions pris l’habitude et j’ai le présentement qu’il va nous être difficile de travailler comme nous l’aimerions.

Ce soir, deux gendarmes nous imposent l’hôtel de Bou Lanouar. C’est cher, trop cher, un loyer à environs 20 euros la nuit. J’explique au réceptionniste que nous ne pouvons pas nous permettre de mettre une telle somme pour une nuit chez lui. Il me rétorque que je suis européen donc que j’ai de l’argent. Aïe. Barth me rejoint, on use de nos arguments les plus sincères pour négocier un piaule à moitié prix.
Nous aurions voulu bosser un peu ici avant de rejoindre Nouakchott 400 kilomètre plus tard, mais ne nous sentons pas à notre aise. Finalement, la décision est prise, on redécolle demain pour foncer vers une destination plus accueillante.

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