Samedi 23 mars 2013

155 km

Route de Nouakchott

N 18°19,763' W 16°00,642'

4 m

Jour 175 – Route de Nouakchott

Fanch : Brume de sable, on n’y voit rien à 300 mètre. Je ne vais pas m’attarder sur le paysage alors j’en profite pour développer sur ce que j’ai écrit hier. « Les rapports humains sont en train de changer » L’épisode de ce midi en est la parfaite illustration. Je m’explique.

Il est l’heure pour nous de se remplir la panse, avec 75 kilomètres dans les pattes ce matin, notre maigre petit déjeuner est depuis longtemps digéré. Nous faisons halte dans un petit village de pécheur afin d’y dégoter un petit bout de pain ou quelque chose du genre. Barth est à une centaine de mètre devant moi, il vient à peine de poser pied à terre qu’un homme accourt vers lui pour nous inviter à manger et à prendre le thé. Nous n’avons aucune raison de refuser, ça tombe même plutôt bien! Nous suivons l’homme qui semble satisfait et heureux de nous recevoir jusqu’à sa tente semi-rigide implanté là, au abords de la route.
Là, nous sommes accueillis par une femme relativement âgée, une jeune fille et trois enfants. La femme divise en deux un plat de riz et de poisson déjà bien entamé pour que mangions « entre homme ». Elle et les plus jeunes finirons leur « assiette » assis non loin de nous. Nous discutons rapidement le temps d’appendre que l’homme qui nous encourage à manger n’est pas d’ici et qu’il fait en réalité du business de poisson qu’il revends à Rosso (ville du sud de la Mauritanie).

Jusqu’ici tout va bien mais après le premier thé (il y en a trois, tradition oblige) presque brusquement, j’ai l’impression que nous n’existons plus. Je ressens une atmosphère changeante, l’homme ne nous adresse plus la parole et discute en Hassani avec la femme. Je croise le regard de Barth et comprends silencieusement qu’il pressent lui aussi quelque chose. D’un coup la femme lance un « donnémoi cadeau ». J’en étais sûr… Quelque minute s’écoule avant que Barth n’aille chercher un paquet de gâteaux pour l’offrir en guise de remerciement à la famille. La femme les distribue aux enfants qui jubilent devant les gourmandises. Deuxième thé, la jeune fille s’assoit près de nous et après un long silence, montre du doigt mes lunettes à deux euros et lance un « donnémoi cadeau ». Je lui explique gentillement que j’en ai vraiment besoin étant donné la tempête de sable qui sévit dehors. Déçu, elle se lève aussitôt, une grimace se fige sur son visage et retourner s’asseoir à l’opposer de la tente. Troisième thé, l’homme sort non nonchalamment se dégourdir les jambes alors que la femme lance un « donnémoi argent », elle insiste et nous fait comprendre avec ses geste et son regard noir que c’est pour le thé. Nous ne voulions pas en arriver là. Déçu nous ramassons nos affaires, avant de sortir à contre cœur un petit billet de notre poche. Tous deux pensifs mais surtout déçus, nous attelons nos montures et pendant qu’un adolescent me harcèle à coup de « donnémoi cadeau », l’homme à l’origine de l’invitation fait de même avec Barth.

Loin de nous l’intention de profiter d’une rencontre dans l’unique but de manger ou de dormir sans débourser un sous et ce même si nous n’avons guère de grands moyens. Si nous acceptons les invitations c’est en premier lieu pour qu’il se créer un échange d’ordre culturel, idéologique, spirituel ou même tout simplement pour partager un verre de thé et quelques anecdotes sans grandes importances pourvu qu’elles nous fassent (à tous) passer un bon moment. En général et quand cela est « logistiquement » possible nous participons au repas en sortant ce que nous avons dans notre « sacoche bouffe », c’est normal.

Alors que faut-il penser de tout cela? Comment se positionner face à cette question récurrente de distribution d’argent ou de « cadeaux »? Quel est l’origine de tout cela?

La personnes qui à un peu voyagé connait bien ce genre de situation et sait à quel point cela peut être déstabilisant, même navrant. Mais c’est une réalité. (Ami du Club Med, c’est aussi cela « l’authenticité ») Si je voyage c’est avant tout pour chercher l’humain et pour partager avec lui, quelque chose susceptible de nous enrichir tous les deux… Mais parfois nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Il voit en moi quelque chose dont j’essaie de m’éloigner, quelque chose qui dans notre monde est utile certes mais que je déteste profondément.

D’autres sont passés avant nous, ONG ou touristes cherchant à se donner bonne conscience en distribuant des « cadeaux » à tire-larigot sans réfléchir au conséquences de leurs actes et ce sur plusieurs générations. Tu donnes un stylo ici, un chocolat par là… Et après? A par générer une accoutumance que ce passe-t-il? Résultat, Les contacts humains sont biaisées d’avance et quand la langue ne nous aide pas il nous est difficile de passer outre le fossé qui nous sépare. Nous véhiculons malgré nous l’image de héros pleins aux as, de père noël moderne venu de l’occident pour distribuer des pommes empoisonnées. Oui, c’est certain, la population local est très loin de rouler sur l’or, mais le cour de la culture et de l’éducation est nettement supérieure à celui du pognon. Donnons lui les moyens intellectuels d’être autonomes et peut être qu’un jour elle ne s’écrasera plus devant l’homme blanc pour 50 centimes d’euro.
C’est sur, plus on ira vers le sud de l’Afrique, plus ce genre de mésaventure risque de se présenter. Le sujet est délicat et mène souvent au débat mais je me devais d’en parler.

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Barth : Encore une grosse journée de pédalage en perspective… Le vent n’a pas cessé de la nuit et souffle toujours ce matin, remplissant l’atmosphère de sables et de poussières. La première partie de la route semble magnifique. Nous sommes au bord du parc naturel du Banc d’Arguin, nous enchaînons plusieurs toboggans de bitume dans des dunes de toutes les couleurs, mais l’atmosphère saturé de poussière ne permet pas de voir à plus d’un kilomètre… Dommage !

Avec soixante-dix kilomètres dans les pattes, il nous faut trouver de quoi manger rapidement. Ça tombe bien, nous arrivons dans le premier village croisé depuis ce matin, un village de pêcheurs. À peine arrêtés, un homme nous saute dessus en nous demandant ce que nous voulons. Nous lui faisons part de notre appétit et avec une insistance un peu démesurée il nous entraîne sous une tente où deux femmes, une jeune et une âgée sont installées avec trois bambins… Nous partageons avec l’homme un plat de riz frit et un poisson puis il nous demande si nous voulons boire le thé. Nous acquiesçons sans nous douter que toutes ces propositions ne sont en fait que des services qu’il va falloir payer.. Et avec de l’argent s’il vous plait ! Notre dernier paquet de gâteaux offert aux gamins n’ayant pas l’air de compter. Je comprends bien qu’il est difficile pour ces gens de faire la différence entre les associations pseudo humanitaires qui leur ont mis en tête que les blancs viennent ici pour faire des « cadeaux » et notre statut de voyageurs au long cours… Mais tout de même, nous arrivons à vélo, fatigués, affamés… Qu’ils aient à ce point oublié la beauté de leur culture de l’hospitalité envers le voyageur me révolte. Nous repartons donc, amers et allégés d’un peu de monnaie…

La fin de journée se passe en pédalant jusqu’à atteindre un nouveau record, cent cinquante cinq kilomètres ! Sur la fin, nous longeons l’océan, invisible mais bien présent de par l’air frais et iodé qui nous réveille un peu et dont nous avions presque oublié la douceur. De chaque côté de la route, des dizaine d’hommes armés de pelles et de grands tamis séparent le sable des débris de coquillages qui serviront à remplacer le gravier dans les constructions en ciment de Nouakchott. Spectacle étrange qui semble provenir d’une autre époque… Nous arrivons à la tombée de la nuit au poste de douanes situé à vingt-cinq kilomètres seulement de Nouakchott, où nous trouvons refuge sans aucun souci ! Les relations avec les autorités sont vraiment plus simples et saines que celles que nous avons eu avec la population pour le moment. Mais bien sûr nous n’avons pas rencontré tant de gens que ça, il serait injuste de généraliser…