Vendredi 7 juin 2013

0 km

Terminal de autobus, Juchitan

N 16°26,699' W 95°01,502'

35 m

Jour 251 – Terminal de autobus, Juchitan

Anaïs : Aujourd’hui, je suis riche! J’ai en effet délesté Fanch de la coquette somme d’un million de dollars, grâce à un pari stupide ayant toujours pour objet le potentiel raz-de-marée. «Ça va venir jusqu’à nous… non, ça va s’arrêter juste avant… je te dis que non… je te dis que si…» Bref, c’est moi qui ai gagné, on a gardé les pieds au sec! Mais comme je suis pas chienne, j’accepte qu’il me paie sa dette sur les 2700 prochaines années.

Nous avons donc quitté notre paillote après un dernier déjeuner face au Pacifique, une tripotée de taxis et un bus plus tard (bien plus tard…), nous arrivons enfin à Juchitan de Zaragoza, ville-étape que j’ai décrété dès le début du périple comme incontournable. Je m’intéresse aux questions traitant du genre, de la féminité, et de la mascarade. Et j’avais entendu parler de cette ville avant de venir, car elle s’est bâtie une réputation particulière en raison d’une spécificité étonnante: elle abrite une population en marge qui a trouvé dans cette petite ville un asile rassurant. Des trans-genres qui ici peuvent assumer librement leur identité sexuelle sous le regard bienveillant des matriarches, qui tiennent les rênes de la cité zapotèque. Un troisième genre qui fait partie intégrante de la société, une ville à la réputation libérale et anti-conformiste, bref, un endroit où les jugements semblent absents, et qui donne envie d’y faire une escale. Première impression: bonne!

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Fanch : Nous quittons Mazunte sa plage et ses cocotiers pour partir plus à l’Est en direction de Tehuantepec, ou plus exactement Juchitan. 5 heures de bus nous attendent, 5 heure durant lesquelles je vais pouvoir me mettre à jour dans mes écrits, faire une petite sieste et prendre quelques leçon d’anglais. C’est idiot me direz vous de réviser mes bases anglophones alors que nous sommes en terres hispanophones mais que voulez vous… Disons que j’ai plus de chance de me faire comprendre en anglais qu’en espagnole et quand bien même je peux m’exprimer correctement en français cela ne sert absolument à rien. Enfin…

Derrière la fenêtre les montagnes vertes défilent à vive allure. La végétation se densifie, de plus en plus présente, profonde. Et je replonge quelques semaines en arrière en me remémorant notre évolution mauritanienne, dans un paysage ocre, brun, oranger et or, un paysage passif doté d’une violence singulière. Je me retourne mentalement, jette un oeil vers le passé pour apprécier d’avantage cette nature surabondante. Nous n’en avons pas encore profité mais cela ne devrait tarder puisque qu’après cette étape la haute jungle du Chiapas nous attend.

La ligne du temps se tord et se distord. Je ne m’y accroche plus préférant glisser sur ses courbes irrégulières. Mon seul repère temporel est ce carnet de bord, c’est seulement en l’ouvrant que je prends conscience que nous sommes tel ou tel jours de tel ou tel mois. C’est peut être un effet secondaire des vacances, ou est ce dû à notre changement temporaire de moyen de locomotion? On verra bien si en reprenant notre rythme d’avant, en chevauchant à nouveau nos montures, si les choses se remettront en place d’elles même. Mais au fond, je sais que plus nous nous éloignons de notre point de départ, plus ce voyage malaxe le temps comme une vulgaire boule de pâte à modeler.

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Barth : Malgré l’orage qui grondait hier soir, pas de pluie cette nuit… Réveil matinal, dernier petit déjeuner dans les embruns, rangements des affaires, il est temps de reprendre la route. Mais, pas pressés que nous sommes, nous traînons en admirant les vagues presque aussi fortes que la veille et en préparant l’itinéraire, assez pour rester manger avant de finalement partir en début d’après-midi.

Un premier taxi collectif nous conduit à 7 km, à Zipolite, où nous enchaînons avec un second taxi jusque Puerto Angel dans l’espoir d’y trouver un bus… Tout compte fait, il faudra prendre un troisième taxi jusque Pachutla pour arriver juste à temps pour le départ du bus recherché. Et c’est parti pour cinq heures de voyage à travers la montagne et la jungle, sur une minuscule route en lacets. L’océan pacifique n’est pas très loin, apparaissant entre deux virages en contrebas de la route. Salina de la Cruz, Tehuantepec, et enfin Juchitan, notre objectif.

Il est presque vingt-deux heures quand nous quittons la fraîcheur climatisée du bus pour replonger dans la moiteur tropicale de cette ville moyenne. Première urgence, trouver un hôtel pas trop cher, sans aucune indication. Après plusieurs tentatives infructueuses (prix trop élevés ou hôtels complets) nous trouvons une chambre pour trois avec l’aide d’un homme, mexicain d’origine, new-yorkais depuis 27 ans qui nous explique dans un anglais à l’accent américano-mexicain qu’il est ici sans papiers et cherche à rejoindre ses enfants aux États-Unis… Bref, il est temps d’aller avaler quelques tacos avant d’aller dormir, et de découvrir demain cette petite ville à l’allure très hospitalière.