Mercredi 18 décembre 2013

70 km

Route de Big Sur

N 36°10,779' W 121°41,983'

143 m

Jour 445 – Route de Big Sur

Barth : Pas de soleil aujourd’hui, la brume et les nuages sont de mise et le froid les accompagne naturellement. Ce n’est peut-être pas si mal car voici les premières grimpettes qui nous mèneront à Big Sur dans quelques dizaines de miles. Les kilomètres s’enchaînent beaucoup plus lentement donc et une pause grignote s’impose en milieu de matinée dans la dernière aire de repos avant un bon bout de temps. Nous y recroisons une nouvelles fois la cycliste guitariste qui accuse un peu le coup de ces premiers kilomètres de montagne mais ne traînons pas pour avancer au maximum. Un pique-nique glacial dans le creux d’une vallée et quelques pauses pour reprendre notre souffle dans les plus longues ascensions et nous atteignons un nouveau lieu dit ou nous trouvons un peu de réconfort devant un chocolat chaud pas très bon… Notre cycliste guitariste réapparaît une dernière fois et nous fait comprendre qu’elle abandonne la partie.

La nuit se fait déjà sentir et nous trouvons un refuge providentiel dans un petit bois d’eucalyptus perché sur la falaise entre la route et l’océan. Il y fait sec, la vue sur l’horizon est splendide et chose incroyable, les restes fumants d’un feu nous attendent. Le temps de nous installer et nous comprenons que l’endroit n’est pas totalement vide, un gars nous explique qu’il passe quelques jours ici avec un copain pour pêcher et vivre au vert. Nous nous excusons d’avoir pris leur place et malgré notre proposition de partager le feu pour le soir, nous n’aurons pas plus de nouvelles… Le feu sent bon l’eucalyptus, le dîner chaud est ressourçant après cette froide journée, et le sommeil n’est pas long à venir ensuite.

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Fanch : Debout 5 heure. J’ai réussi à me motiver, cool, un bon point pour Fanch. Le temps de remballer, de chauffer le café et de m’avaler mon bol de nouilles et je prends la route vers 7 heure quand les premiers rayons parviennent à percer un ciel décidément bien nuageux.

Les montagnes russes n’en finissent pas. Autant hier et malgré les grimpettes, j’avais la nette impression de longer une côte splendide et spectaculaire, autant aujourd’hui, j’évolue dans un décor de haute montagne. Une épaisse brume s’est levée et avec elle l’infinie étendu d’eau à disparut. A l’Est, le sommet des pics s’évaporent dans les nuages, quand je regarde vers l’Ouest, je suis au bord un ravin sans fond. Mais dans toute cette vapeur, je perçois tout de même l’écho de l’impact des lames se brisant sur le rivage, l’ambiance n’en est que plus mystérieuse.

Point de chaleur ce matin, mon bonnet est à porté de main, ma polaire aussi. Pour expliquer simplement le truc, ça monte et ça descend, je pense passer environs 70% du temps à grimper et à suer, 10% du temps à me refroidir à une vitesse impressionnante et les autres 20% sont destiné à rajouter ou à enlever des couches de vêtements. Bref, on n’est pas dans le scoop là… Je change de sujet.

Dans l’effort, mon regard se perd dans le brouillard. Je ne pense plus à la route, à la prochaine étape ou au nombre de kilomètres à parcourir. Je ne pense plus aux États Unis, à hier ou à demain, à Barth et Anaïs. J’avance, et frise avec avec une forme de transcendance. Mais pensée me guident en terre inconnue, elle sont irrationnelles, désorganisées. Je me laisse porter et ne réaliserai que plus tard que je suis à trois cent mètre d’altitude tout près du mythique Big Sur. N’ayant pas lu le guide du routard en Californie ou le célèbre roman de Jack Kerouac intitulé « Big Sur » je n’ai aucune idée de ce qui m’y attend. Quand j’entame la descente, tout ce que je vois, c’est que ça fume méchamment.

Et oui, Big Sur est en feu. Un bataillon de pompier s’agite à tout va. Je continue ma descente applaudi par les combattants du feu (ils ont vraiment l’air de trouver ça fun) et sans chercher le jeu de mots minable, ça fait chaud au cœur. Je croise quelques magasins de souvenirs, un « general store » qui vend du pain de mie à 5$ et je cherche un panneau « Big Sur » mais rien. Par prévention, les campgrounds sont clos, merde, je comptait passer la nuit dans l’un d’entre eux ce soir. J’achève ma descente et sort du parc national de Big Sur. Quand on me demandera à quoi se résumait ma visite de ce lieu je répondrai certainement quelques chose de ce type: Big Sur fut pour moi, une descente de 300 mètre dans une forêt de séquoia en feu, des dizaines de pompiers et un plan dodo foutu en l’air par les flammes.

Une nouvelle fois, je me confronte à ces nombreuses clôtures et ces milliers d’hectares de terrains privés. Rien, pas un carré de gazon pour accueillir un petite tente. J’enrage. Alors que la brume s’est levée, je n’ai plus cœur à admirer le paysage pourtant extraordinaire. Il est 16h et je doit trouver un plan bivouac, ça urge! La nuit tombe, ça caille de plus en plus, je n’ai plus beaucoup de flotte, la route est sinueuse et dangereuse. Je prends mon courage à deux mains et décide de rouler avec tout les risques que cela comporte les 30 kilomètres qui me séparent de la prochaine opportunité dodo (en théorie). Pour tout vous dire, en ce moment, je ne fais vraiment pas le malin. Mais la chance est avec moi (c’est vraiment ce que je crois parfois) car je degotte 10 bornes plus loin entre un talus et le flanc de la montagne un petit coin relativement isolé de la route. J’y plante ma tente, y fais un petit feu pour bouffer chaud ce soir, c’est pas grand chose mais un plan dodo et un bol de soupe, je vous assure que parfois, ça réconforte… Je suis KO.

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Anaïs : Je redécouvre les joies simples d’être humaine: répondre à ses besoins primitifs: manger parce qu’on a vraiment faim, et pas parce qu’il est 19h, et qu’on va louper le JT, se réchauffer devant un feu et se sentir revivre petit à petit, et pas simplement allumer le chauffage central, redécouvrir la fascination tribale et presque hypnotique que peut exercer un feu et pas seulement allumer une bougie pour le coté romantique, trouver un endroit où dormir sans avoir froid, et pas seulement se glisser sous sa couette douillette, dormir parce qu’on s’écroule de fatigue et pas parce que le film est fini. Je vis « into the wild » (bon oui, vite fait…) mais quand même, je redécouvre que la-dessous, sous mon cerveau, mon corps a aussi beaucoup de choses à raconter.

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