Dimanche 23 février 2014

130 km

Entrée de Yogyakarta

S 07°47,016' E 110°26,054'

148 m

Jour 512 – Entrée de Yogyakarta

Barth : Nous n’aurons pas vu grand chose de Surabaya durant les deux jours studieux que nous y avons passé. Cette immense ville ne nous a pas semblé très attrayante et c’est donc sans regret que nous avons pris la route en direction de Yogyakarta, ville bien plus étudiante et où nous étions attendu pour visiter un fab-lab local. Nous avons donc avalé les 350 kilomètres qui nous séparaient de Yogyakarta, au sud de Java, en quatre jours tout rond.

La route intérieure que nous avons suivie s’est avérée plus plate que prévu et mis à part quelques averses et un gros orage le samedi qui nous ont forcé à stopper notre avancée, le pédalage fut vraiment efficace. Et c’était mieux ainsi, car en prenant au plus court nous avons suivi un axe très fréquenté qui ne donne pas envie de flâner en route… Les nombreux camions ne furent pas les principaux dangers sur notre parcours, le pire étant les bus et cars qui forcent systématiquement le passage à grands coups de klaxon et à une vitesse pas franchement raisonnable. Le seul accident que nous avons d’ailleurs vu était un car qui avait sans doute percuté un camion en sens inverse qui n’aura pas eu le temps de se rabattre… Mais nous sommes toujours vivants !

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Le paysage alternait entre rizières pleines de travailleurs dès l’aube, et longues traversées de zones urbaines ou industrielles pas franchement sexy. Java ne semble pas connaître la crise, tout le monde travaille, les chantiers jalonnent notre parcours et les commerces s’accumulent le long des routes, souvent installés depuis peu. Toute cette activité génère un bruit incessant auquel il faut s’habituer peu à peu, et la profusion des gazs d’échappements dans une atmosphère le plus souvent saturée en humidité donnent raison à tous ceux qui portent un masque respiratoire toute la journée. De notre côté, nous restons fidèles à nos cheichs marocains qui en plus de nous protéger du soleil et de la pollution atmosphérique, renforcent notre identité d’extra-terrestres avec nos vélos couchés. Nous ne passons vraiment pas inaperçus et je ne compte plus le nombre de photos dont nous sommes le sujet, à chaque pause comme en plein pédalage…!

Pour l’hébergement, nous nous sommes abonnés au « Mandi-Makan-Tidur » (douche-repas-dodo) gratuit qui nous est réservé dans n’importe quel poste de police. A chaque fois c’est la même cérémonie, nous sommes accueillis sans trop de questions après avoir expliqué les raisons de notre présence ici, et généralement on nous montre directement la salle d’eau pour nous laver (peut-être que notre odeur gène vraiment après une journée sous le cagnard humide mais je préfère mettre ça sur le compte de la culture islamique où se laver est une fondamentale de l’hospitalité..) Ensuite, après avoir expliqué plus en détails notre parcours, autant de fois que de nouveaux policiers arrivent au poste, il nous est souvent impossible de payer notre dîner, nous nous laissons donc inviter. Vient le moment de dormir, souvent dans un bureau ou une salle de réunion inoccupée. Pas toujours évident avec le son de la télé à fond à côté ou les éclats de rires entre collègues, quand ce n’est pas le commissaire qui vient d’arriver et veut absolument avoir lui aussi le droit à son brin de causette. Mais au final de chouettes souvenirs et les photos qui vont avec !

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Pas beaucoup de création donc, au profit des kilomètres, si ce n’est une tentative d’enregistrement du son incroyable d’un marécage boisé juste après l’orage, mais trop près de la route hélas… Notre dernier jour de route fut marqué par la rencontre de deux cyclistes de Yogyakarta, Radit et Revo, aperçus en sens inverse quelques heures avant alors qu’ils accompagnait une cyclo voyageuse espagnole, et qui nous motivèrent à pousser le compteur jusque 130 kms pour arriver plus tôt que prévu à Yogya. Première rencontre un peu riche après ces quatre jours chez les flics locaux, nos deux amis parlent parfaitement anglais et nous racontent qu’ils sont membres d’une communauté de cyclistes à Yogya. Voilà qui sent bon et qui nous rappelle d’un coup les rodadas mexicaines!!

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Fanch

Jeudi 20 Février 2014 – Le jour où nous avions tracé, ou plutôt imaginé, notre itinéraire javanais, nous pensions alors longer la côte nord de l’île pour déguster durant 3 semaines environ les 1000 bornes qui séparent Banyuwangi de Jakarta. Aujourd’hui, après avoir constaté que notre rythme de croisière nous fait avancer à vive allure mais aussi parce que nous avons repéré un Fablab à Yogyakarta, nous décidons de changer le plan initial et de faire un détour. « Quoi, un détour! » Et oui, un détour. Si ma mémoire est bonne, ce petit changement de programme est le premier du genre depuis le début du voyage. Nous sommes par manque de temps d’avantage habitués à emprunter les raccourcis. Voyons cela comme un signe positif! Peut être que je m’avance un peu mais je sens que Geocyclab reprend enfin du poil de la bête, enfin… N’oublions pas de (re)dire que le quotidien est bien plus simple maintenant que nous sommes ici.

L’Indonésie me rappelle d’ailleurs l’Afrique du nord, le Maroc particulièrement, c’est juste un peu plus humide que le Sahara occidental… Plus sérieusement, le niveau de vie est largement abordable pour notre budget et quand nous sommes sur la route, nous vivons pour moins de 5 euros par jour et par personne. Nous nous enfonçons dans une culture ou l’hospitalité (et les sourires qui vont avec) semble naturelle, une culture où les concepts de famille et de solidarité sont encore très présents, où l’humain se préserve de l’individualisme et de l’homogénéité que l’occident tente d’imposer aux quatre coins de la planète (espérons que ça dure encore un tout petit peu). Je n’en doute pas, mon regard est marqué, voir dénaturé par un récent séjour en Californie et par les immenses marchés de babioles « made in china » de Mexico, mais en matière de folie consommatrice, je ne suis pas particulièrement choqué, elle est certes présente mais se fait relativement discrète. Je dis bien « relativement discrète », ne pensez tout de même pas que les multinationales reste sur leurs retranchements, elles sont bien implantées et attaquent à coup d’Iphone et de Toyota of course, faut pas déconner, on est pas non plus au moyen âge! De son côté, le marché du téléphone portable semble se porter à merveille si l’on en croit le nombre de mômes qui jouent des pouces sur leurs smartphones derniers cris. Enfin, comme d’habitude le partage des richesses suit le modèle du capitalisme cannibale, les classes rurales et ouvrières (que nous côtoyons majoritairement quand nous sommes sur la route) se font bouffer les premières sans trop savoir comment réagir.

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Nous sortons de Surabaya plus facilement que nous y sommes entrés. Le GPS est un allié de taille quand il s’agit de circuler dans une ville comme celle ci (deuxième ville de Java, Jakarta étant la ville la plus peuplée), il nous permet de choisir les axes secondaires et tertiaires et d’éviter l’heure de pointe sur les routes principales… Un GPS dans ce genre de voyage? Certain vous dirons que c’est gadget, ils n’ont peut être pas complètement tort mais je n’ose pas imaginer la galère pour trouver son chemin dans ce labyrinthe saturé de poussière et de monoxyde de carbone, bruyante comme une bombe qui explose indéfiniment. Le GPS ne nous sert vraiment que pour nous orienter, que dans les grandes agglomérations.

Où en étais-je… Nous nous enfonçons doucement dans les terres en suivant la rivière Brantas. C’est une voie « alternative » (un mot qui nous plaît bien) comme ils disent par ici, probablement plus longue mais moins fréquentée. À l’heure où les premières gouttes tombent du ciel, nous sommes au bureau de police de Jombang, le bilan est positif, 80 bornes viennent d’êtres avalées.

Inutile de préciser que si nous avons adopté ce type de bivouac, c’est que les flics indonésiens sont bien plus décontractés que leurs homologues européens. J’essaie deux secondes d’imaginer un indonésien toquer à la porte d’un commissariat dans une bourgade française pour demander avec son plus large sourire « j’ai un peu d’argent mais pas beaucoup, je peux dormir chez vous? » Puis de voir l’un des flics de garde partir chercher un kebab-frite pour le lui offrir… Mouais, sait-on jamais…
Ils sont quatre ce soir à tenir la boutique. La chaîne hi-fi crache du décibel, soirée techno-pop indonésienne, le poste télé est lui aussi sous tension, juste pour que la lumière des images teinte les murs de l’accueil d’une ambiance spasmodique. C’est la teuf à l’accueil du petit poste de police de Jombang. Quand à nous? Nous sommes malheureusement trop crevés pour participer aux festivités… Plus j’y pense plus je trouve l’idée d’investir dans une paire de boules quiés intéressante, moi qui pensais avoir un seuil élevé de tolérance aux nuisances sonores, je ne suis pas au bout de mes surprises.

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Vendredi 21 Février 2014 – Alors que mon genou gauche se porte mieux, c’est le droit qui prend le relais. Il est midi quand je déclare forfait, besoin d’une pause. Le temps de reprendre quelques force et la pluie se mêle au jeu. Nous tentons une échappée entre deux averses, le temps d’apercevoir le sommet du mont Kelud, volcan qui la semaine dernière avait recouvert de ses cendres la moitié de Java. L’histoire est terminée et plus personne n’en parle. Par chez nous le dicton dit « l’eau a coulé sous les ponts » ici, je pense qu’il serait plus approprié de dire « la pluie est tombée depuis ». Et pour le coup le tapis de cendre s’est métamorphosé en boue grisâtre qui ne stagne plus que sur les bas côtés des routes. Et cette foutue pluie réduit à néant nos espoirs de faire encore quelques bornes. Nous ne pouvons fuir ce nuage qui maintenant monopolise le ciel et échouons au poste de police local. Le refrain se répète « mandi-makan-tidur » (se laver, manger, dormir) dans une ambiance bon enfant même si encore une fois, un peu de calme serait plus que bienvenu. Néanmoins, la rencontre de ces deux amis, Anto le flic et de Benu le chef bakso (bakso=boulette de viande) ne fera qu’embellir notre séjour au Pos polisi de Nganjuk.

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Samedi 22 Février 2014 – Les pluies s’intensifient. Nous devons à présent savoir que notre évolution est soumise aux caprices météorologiques. Malgré les matinées habituellement ensoleillées, en pénétrant l’intérieur de Java on remarque que l’air du large ne parvient plus à chasser les nuages qui se forment puis stagnent entre les volcans. La mousson va dorénavant rythmer nos coups de pédales et il va falloir s’y faire.

La jungle est encore plus jungle sous les pluies torrentielles, plus sombre, plus impressionnante, plus mystérieuse. Les sons se réveillent et s’agencent pour former une rythmique asymétrique. L’eau continue de tomber. Les animaux des marécages savent qu’ici personne ne viendra les perturber durant l’heure des vocalises. Plusieurs espèces de batraciens, d’insectes et d’oiseaux entonnent une ritournelle sauvage et diaboliquement rythmée… Steve Reich a de la concurrence. Mais, Ô frustration… Les conditions d’enregistrement sont merdiques. Je ne suis pas équipé pour m’enfoncer un peu plus profond dans l’orchestre et reste bloqué à quelques mètres d’une route toujours aussi fréquentée, sans compter que je suis en train de me faire bouffer les mollets par je ne sais quelles bestioles. J’aurais voulu y rester des heures mais la nuit tombe, nous ne savons toujours pas où se trouve le prochain « pos polisi » et hors de question de nous aventurer à rouler de nuit ici… Danger de mort… On s’arrache et je prie mère nature pour qu’elle m’offre à nouveau ce genre de concert aux accents de musique sérielle…

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Dimanche 22 Février 2014 – JogJa (Yogyakarta) est à 130 bornes plus au sud, 130 kilomètres que nous avalons comme des goinfres. Rouler, rouler pendant que la météo nous l’accorde. Au kilomètre 85, nous rencontrons Radit et Revo, deux locaux à vélo aux allures de cyclistes activistes. Ce sont aussi les premiers bikes-packers que nous croisons en terre indonésienne. Nos chemins se rejoignent ici et nous roulons nos derniers kilomètres ensemble. C’est l’occasion d’en savoir un peu plus sur ce qui nous attend plus bas. Dans un pays où les deux-roues ont très majoritairement un moteur sous le guidon, Yogyakarta est considérée comme la capitale indonésienne du vélo, la rencontre de nos deux compères pourrait n’être qu’une introduction.

Demain, nous devrions en savoir un peu plus sur cette ville que tout le monde vante. Une ville réputée étudiante, jeune, dynamique et culturelle… Mais avant tout, il va nous falloir frapper à la porte du bureau d’immigration pour renouveler notre permis de séjour qui arrive dangereusement à expiration, une fois cette affaire réglée nous nous sentirons plus légers pour attaquer le côté fun de notre projet…

Jogja, nous voilà !

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