Jeudi 6 mars 2014

0 km

Kasongan

S 07°50,985' E 110°19,849'

101 m

Jour 523 – Yogyakarta

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Fanch : Le refrain est redondant et ici comme ailleurs lorsqu’un inconnu s’arrête à notre hauteur (ou l’inverse) il nous propose toujours le même interrogatoire. Comme pour avoir la certitude que sa ville est la plus belle du royaume, il achève bien souvent la conversation de cette manière: « What about ma ville? ». Pour y répondre, quand parfois le coin ne m’inspire pas plus que celui d’à côté (comme c’était le cas à Denpasar ou à Surabaya), je joue sur les généralités et détourne la question en parlant de l’atmosphère accueillante de l’Indonésie. Mais quand enfin j’entends le « What about Jogja », je fais tilt et j’ai particulièrement envie de développer.

Alors commençons par le commencement, Jogja alias Yogyakarta est une ville universitaire. Et bien sûr, qui dit cité étudiante signifie la plupart du temps, ville dynamique, culturelle, cosmopolite et donc relativement ouverte sur le monde. Après l’Indonésie touristique (Bali), l’Indonésie rurale et ouvrière (villages de pécheurs et villes industrielles qui ont ponctué notre chemin jusqu’ici), nous découvrons donc une autre facette de ce pays, à la fois conscient et fier de son identité. Le Gamelan côtoie le jazz, le rock et les musiques expérimentales, l’indonésien et le javanais fricotent avec la langue de Shakespeare nous donnant l’occasion de nous (re)délier les langues et de travailler notre vocabulaire anglophone.

Nous avions entendu parler de cette ville (que tout le monde vante) avant même d’y mettre les pieds car Jogja soigne sa réputation, s’il vous plaît! Capitale javanaise du vélo, de la culture, tarifs plus qu’abordables, activités en tout genre… On a goûté, on en veut plus. La date du départ est d’ailleurs repoussée, quatre jours c’est vraiment trop peu, dix jours aussi mais nous nous en contenterons. Dix jours un peu fous que l’on peine à qualifier de reposants tant les rencontres et heureuses coïncidences se sont multipliées.

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Avant notre débarquement, notre seul contact était le Fablab de HONF fondation (à prononcer à l’anglaise, ça sonne mieux) autrement nommé Honfablab. Cet espace de travail collaboratif s’est fait connaître (ou reconnaître) après avoir planché sur un projet de fabrication de prothèses transtibiales ajustables à bas coût (moins de 40 euros si mes souvenirs sont bons), à base de bambou et autres matériaux locaux, un projet parmi d’autres mais c’est grâce à la médiatisation de celui ci que nous avons repéré son existence.

Enfin bref, c’est en toute logique notre première visite (après le bureau d’immigration), un peu en avance sur ce que nous leur avions annoncé et donc légèrement improvisée mais qui sonne comme une visite de courtoisie en guise de présentation. Aga nous reçois puis contacte Tommy et Iren, les rendez vous sont pris et nous en saurons bientôt un peu plus ce qui ce trame dans ces locaux… La caméra au poing bien sûr. Honfablab est indépendant, il respecte les six points de la charte des Fablab  mais ne dépend pas d’une université ou d’une entreprise dont les objectifs sont parfois davantage commerciaux qu’altruistes. Nous nous sentons rapidement à l’aise même si le cadre de cet atelier ouvert reste très formel et s’éloigne un peu du côté underground que nous affectionnons tant. Ceci étant dit, avec une découpeuse laser, une fraiseuse à commande numérique et bien d’autres machines plus ou moins high-tech en libre accès, c’est l’espace idéal pour tous les artistes et bricoleurs à la recherche d’outils un peu spécifiques et inabordables financièrement parlant. Ici divers passionnés se croisent, les rencontres donnent parfois lieu à des collaborations entre plasticiens, musiciens, designer, hackers, étudiants, scientifiques… Forcément, il y a du potentiel dans les parages.

Nous apprenons via Aga l’existence de Lifepatch, un bio-hackerspace. Un quoi! Aïe. Cette appellation est un peu barbare pour nous français qui hésitons encore à intégrer le mot talkie-walkie dans notre vocabulaire si précieux, mais ne soyez pas trop sceptique, pas trop vite.

Bio (vivant) Hacker (détourner) Space (espace). En somme, c’est un lieu où l’on joue avec le vivant. On y travaille davantage avec des algues ou des processus de fermentation qu’avec des rats génétiquement modifiés ou des chimpanzés à trois têtes… L’objectif ici est plus d’apprendre à faire du tofu qu’à torturer des bestioles sous couvert d’une science douteuse. Et si vraiment vous ne me croyez pas, que vous êtes pessimiste par nature, que vous ne pouvez pas vous ôter de l’esprit l’image du savant fou faisant des expériences sur des rongeurs, alors n’allez plus jamais à la pharmacie et commencer par vous soignez avec des plantes et autres méthodes douces. Je m’écarte (un peu) du sujet pour mieux y revenir puisque la médecine comme l’alimentation traditionnelle et biologique est une des préoccupation de LifePatch. Enfin bref, ils racontent tout ici.

Andreas

Andreas

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Lifepatch donc, Nous y rencontrons Krisna et Andreas, deux des membres actifs du laboratoire. Krisna est spécialisé dans la permaculture et travaille sur plusieurs projets collaboratifs d’agriculture intelligente, respectueuse de l’environnement et de la biodiversité, avec pour principaux outils, la pédagogie, le partage et l’accès au savoir. Si j’ai bien compris, il a fait ses armes ici, avec Andreas qui de son côté, outre le fait de s’intéresser à tout se qui se reproduit (presque) tout seul, fabrique des synthétiseurs et autres amplificateurs analogiques et affecte particulièrement le 8 bit qui grésille et les petites lumières qui clignotent. Si l’on ajoute qu’à côté de ce duo de choc travaille un Antony Hall le bio-artiste, un programmeur de l’extrême, et Marc Dusseillier ingénieur en nanotechnologie et fondateur de Hackteria , là encore des projets dignes d’intérêt sont promis à un bel avenir.

Woaw, Honfablab et LifePatch, ça fait déjà deux bonnes raisons de revenir à Yogyakarta pour y passer (beaucoup) plus de temps. Adrian et Kamil respectivement portugais et iranien chez qui nous logeons en cette fin de séjour ont compris l’astuce. Astuce que je vous dévoile ici avec plaisir (seule les moins de 35 ans sont concernés, désolé pour les autres). Le gouvernement indonésien a institué un programme d’étude offrant aux jeunes européens (entre autre) l’opportunité d’étudier les arts et la littérature locale dans une université ou une école supérieure en Indonésie, le programme d’échange s’appel Darmasiswa et la version française de l’appel à candidature se trouve ici.

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Nous avons donc déménagé pour quelques jours à Kasongan, un petit village situé au sud Jogja et que nous ne découvrirons que partiellement (on ne peut pas tout faire hein!) cependant nos hôtes ont eux aussi leur « petit réseau » d’amis, à commencer par Frog House, une résidence d’artistes qui tire son nom de la rivière d’à côté où des centaines de batraciens, chaque soir, entonnent la même et frénétique mélodie. Frog House est une résidence d’artistes certes mais c’est aussi un lieu d’échange entre jeunes et moins jeunes du village, un lieu de discution, de réflexion entre autre sur l’évolution des mœurs en matière d’écologie (il faut dire qu’à ce niveau là, le travail ne manque pas). Et sans oublier qu’après nous avoir fait visité l’université, Adrian nous présentera à Asep qui lui nous introduira aux arts traditionnels.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Un petit mot tout de même au sujet du gamelan qui me semble être un bon moyen de faire le trait d’union avec la fin de cet article. Le gamelan est un jeu de cloches, lames, gongs en bronze auquel s’ajoute quelques percussions, instruments à cordes et voix. Chaque ville ou village possède sont propre jeu, généralement accordé en mode pentatonique (5 notes), les gammes varient cependant d’un gamelan à l’autre. Là où cette tradition musicale me paraît particulièrement intéressante, c’est qu’elle reflète dans un certain sens « la mentalité » indonésienne. En effet, le gamelan est joué par un groupe d’individus mais est considéré comme un seul et unique instrument. Les cours individuels ne sont pas coutume, on ne rapporte pas un gamelan à la maison pour « s’entraîner » ou répéter comme on le fait avec un violon, l’apprentissage se fait en groupe, la notion de soliste disparaît, le pluriel devient singulier… C’est aussi un instrument sacré qui possède son propre esprit, il est de fait profondément respecté. Pour l’anecdote qui n’en est peut être pas une, on n’enjambe jamais un élément du gamelan, les pieds étant considérés comme impures, cela risquerait de fâcher l’esprit et de vous faire jouer… Comme un pied.

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Pour la plupart des personnes interrogées durant notre séjour, Internet et le multimédia sont des supports (extraordinaires) de communication et d’éducation au respect des traditions et de l’environnement. Honfablab et Lifepatch, pour ne citer qu’eux cherchent à sensibiliser la population sur toute sortes de problématiques (locales, globales mais surtout actuelles) en utilisant tant les ressources, matériaux et savoirs faire locaux que les technologies issues du « digital world » et de l’Open Source…

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Barth : Nous avons donc pénétré le territoire spécial de Yogyakarta il y a une dizaine de jours maintenant, escortés par Radit et Revo, nos deux amis cyclistes rencontrés sur la route et que nous avons revu plus tard pour dîner plus posément. Yogyakarta, en plus d’être un territoire spécial dont le gouverneur est aussi le sultan très respecté par ses habitants, est une ville très jeune, étudiante, culturelle et dynamique où nous avons rapidement trouvé des contacts intéressants. Il y règne une atmosphère détendue et effervescente à la fois et en à peine quelques jours j’ai ajouté Yogya à la liste des villes où je pourrais vivre un bon moment tant je me suis senti d’emblée à ma place !

Après notre arrivée, le temps de nous remettre des 130 kilomètres de la dernière étape, nous sommes directement allés voir le HonFabLab où nous étions attendus. Nous y avons été accueillis par Aga, Tommy et Irène, qui nous ont tous trois signifié que nous étions plus que les bienvenus, à la fois pour réaliser un portrait des lieux et pour y travailler si nous en avions besoin. Nous avons donc passé deux après-midi là-bas pour interviewer quelques membres du fablab et profiter de leur connexion internet accessible au FTP pour bosser un peu sur le site. Dans de spacieux locaux situés au centre de Yogya, le HonFablab est un projet qui tourne rond, avec un matériel sophistiqué, des connexions internationales et une équipe active et très investie sur le projet. De quoi nourrir notre enquête sur le Libre en Indonésie !

Et de fil en aiguille nous avons eu vent de l’existence de Life Patch, une sorte de bio-hacker-space où on bricole avec de l’électronique et du vivant d’une manière peut-être un peu plus alternative qu’au HonFabLab. C’est Andreas que nous avons principalement rencontré là-bas, ainsi que son ami Krishna qui est en train de lancer un projet de permaculture dans les alentours de Yogya, et quelques autres musiciens et artistes bidouilleurs qui fréquentent l’endroit. Parmi eux, Marc, un suisse de passage ici, ingénieur en nanotechnologies de formation et qui collabore avec Life Patch en réalisant un tas de machines DIY inspirées d’appareils de recherche scientifique, comme par exemple un microscope basé sur une webcam que j’aurais rêvé avoir quand j’étais môme !

Marc (à gauche)

Marc (à gauche)

Microscope DIY

Microscope DIY

Ici plus qu’ailleurs à Java, artistes, activistes, cyclistes, écologistes et autres informaticiens bidouilleurs de tous poils se rencontrent et mixent leurs savoirs-faire et leur connaissance dans une effervescence qui fait plaisir à voir et qui donne envie de passer plus de temps sur place ! Ville culturelle, elle l’est autant par la présence des arts traditionnels qui sont entre autre enseignés à l’université, que par l’appropriation de la culture moderne, scientifique et numérique qui nous intéresse tout particulièrement..

Après avoir renouvelé nos visas pour un mois supplémentaire, nous avons donc décidé en conséquence de prolonger un peu notre séjour afin de prendre le temps de creuser un peu ces rencontres et de s’imprégner de la vie de Yogya qui nous a vraiment séduit. Ceci nous a permis de participer à la fameuse « Jogja Last Friday Ride » qui rassemble plusieurs centaines de cyclistes dans les rues de la ville à l’heure de pointe du vendredi soir. Un joyeux bazar qui nous a un peu laissé perplexes puisque nous avons fini par perdre de vue le peloton sans doute trop éparpillé au milieu des véhicules motorisés, sans savoir où rejoindre le point de rendez-vous terminal où nous aurions du retrouver Radit, Revo, Andreas, Marc et d’autres pour un dîner festif. Mais dans notre malheur nous sommes tombés sur Adrian, un portugais qui s’est adressé à nous en s’exclamant : « Geocyclab?!.. » Le monde est tout petit ici, en plus d’avoir eu vent de notre présence via les réseaux sociaux, nous avons réalisé un peu plus tard que le lituanien croisé à Kawa Ijen quelques semaines auparavant était de ses amis..! En séjour pour un an à Yogya afin d’y étudier la musique traditionnelle, il nous a invité à passer quelques jours chez lui dans le petit village de Kasongan au sud de la ville. Une chouette maison au bord de la rivière dans le calme relatif de la campagne, ça ne se refuse pas !

Adrian

Adrian

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Nous y avons fait la connaissance de Luis, espagnol, et Kamil, iranien, ses deux colocataires et de quelques autres expatriés qui se sont intégrés à la vie du village. L’activité principale de Kasongan est la poterie, mais nous y avons aussi découvert la Frog House, lieu de résidence artistique créé de toute pièce par une bande de copains et où Adrian a ses habitudes. Malgré notre programme chargé entre une présentation de Geocyclab au HonFablab, précédée d’une autre à la Frog House qui furent comme toujours de chouettes moments de rencontre et de partage, Adrian fut aux petits soins avec nous et ce fut un plaisir de partager avec lui notre expérience de voyage créatif pour nourrir ses projets relativement similaires. Il nous a également fait rencontrer Asep, un indonésien marié à une française qui est très investi dans l’aide aux sinistrés des différentes catastrophes naturelles qui surviennent à Java. Entre deux allers-retours sur les lieux de l’éruption de la semaine passée et le chantier de sa maison en bois qu’il est en train de construire, il nous a fait visiter un village reconstruit de A à Z suite à la grosse éruption de 2006. Nous y avons vu un atelier de fabrique artisanal de Batik, le tissu imprimé traditionnel, ainsi qu’un sculpteur de masques et un espace ouvert dédié au Gamelan, la musique locale à base de cloches en bronze et de gongs. Autant d’activités qui ont été le point de départ de la reconstruction sociale faisant suite au drame volcanique, par le biais de la culture donc ! De belles discussions également avec Asep qui a beaucoup de plaisir à partager et expliquer la culture de son pays. Nous comprenons ainsi que l’indépendance et la fondation de l’Indonésie est basée sur le principe d’une nation qui regroupe plus de 16000 îles et sans doute autant d’ethnies, une langue, malgré l’existence de nombreux dialectes encore employés localement, et au lieu d’une religion la reconnaissance de « mère nature » comme pilier spirituel de ce peuple. C’est sans doute là toute la différence qui confère à l’Indonésie cette immense tolérance et cette mixité religieuse, bien que l’islam demeure la plus visible et la plus importante au moins sur l’île de Java…

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Toutes ces visites et rencontres ne nous ont pas laissé beaucoup de temps pour nous reposer, et le jour prévu de notre départ, un gros coup de fatigue nous a retenu, entre insollation et maux de ventres, nous obligeant à débrancher la machine pour une journée complète de repos. Néanmoins, cette étape à Yogya fut une réelle surprise et résussite, et nous en repartons les sacoches pleines d’images à monter très bientôt. Mais comme toujours, la route et notre visa nous poussent à pédaler encore et nous ne pouvons que promettre de revenir un jour pour réaliser des projets avec tous ces nouveaux contacts. Il faudrait qu’on casse notre ordinateur à chaque fois qu’on arrive dans une ville aussi vivante pour vraiment arriver à en profiter, comme à Mexico (rire jaune..)

Frog House

Frog House

Asep

Asep


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En parlant d’ordinateur, les choses ont bien avancé, la version multilingue du site est enfin désactivée, remplacée par une simple page que vous pouvez découvrir ici : http://www.geocyclab.fr/en/
J’en ai aussi profité pour retoucher un peu la page du carnet de bord et des objets libres, et pour nettoyer la base de données en vue de la finalisation prochaine de la carte interactive. Une grosse page de tournée dans le fonctionnement de Geocyclab, qui va nous laisser plus de temps et de liberté pour être concentrés sur notre voyage. Je vais donc enfin pouvoir oublier ces soucis pour me replonger très bientôt dans le montage des vidéos que nous accumulons depuis le Mexique. C’est une partie du programme qui nous attend à Jakarta dans une dizaine de jours, mais avant ça encore un peu de route, une réalisation artistique en vue et certainement un nouveau checkpoint dans pas trop longtemps… On y retourne donc !