Samedi 15 mars 2014

10 km

Gare de Jakarta

S 06°10,577' E 106°49,830'

32 m

Jour 532 – Arrivée à Jakarta

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Barth : La route de Yogyakarta à Bandung nous aura pris six jours bien pleins et elle ne fut pas aussi aisée que nos premiers trajets sur Java. Tout d’abord nous sommes partis fatigués, au milieu d’un enchaînement de journées sans pluie qui a pour effet de faire grimper les températures un peu plus chaque jour. Pour ne rien arranger, le mal de bide de Fanch a duré quelques jours, ne lui laissant pas beaucoup de forces pour appuyer sur les pédales, mais heureusement nous étions encore dans le sud, une partie relativement plate… Après avoir longé la mer le premier jour, l’état désastreux de la route nous a obligé à rejoindre l’axe principal plus dans l’intérieur, et plus fréquenté bien sûr. Notre première nuit ne s’est pas passée au poste de police habituel, mais chez Untung, stewart chez American Airlines en congé dans sa ville natale, qui nous a offert l’hospitalité alors que nous discutions avec lui au poste de police. Étrange personnage, très sympathique mais paraissant un peu déconnecté de par son mode de vie, entre longs séjours aux quatre coins du globe et périodes de congés de quatre mois par an qu’il passe avec sa femme dans sa grande maison vide.

Untung (au fond à gauche)

Untung (au fond à gauche)

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Les deux jours suivants, la chaleur est devenue plus intense encore, nous obligeant à de longues pauses entre onze et quinze heures pour que l’état de santé de Fanch se maintienne. On s’est enfoncé de plus en plus dans les terres et les montagnes se rapprochaient à l’horizon.. Un soir, nous sommes abordés par Kuatman, un marin de la marine marchande qui parle bien anglais, roulant à notre hauteur avec sa femme et sa fille sur son scooter et qui nous a offert un jus de coco avant de nous conduire au poste de police en regrettant de ne pouvoir nous héberger à cause des complications avec la police.

Kuatman et sa petite famille

Kuatman et sa petite famille

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Le jour suivant nous avons atteint Banjar, petite ville déjà bien perchée entre les montagnes, en profitant d’un temps nuageux pour faire nos premiers kilomètres de grimpette dans des conditions pas trop extrêmes. Au poste de police nous n’avons pas trouvé d’hébergement cette fois, mais parmi les hommes en train de jouer aux cartes, un marin de la marine marchande (encore un!) qui nous propose de nous prêter une piaule chez lui à quelques centaines de mètres. Nous y passerons la soirée en compagnie de son fils et des ses copains, la vingtaine à peine passée, tous musiciens dans des groupes de métal dont la scène a l’air très active ici, et ne parlant pas un mot d’anglais. Un moment convivial néanmoins, agrémenté par les bananes grillées que nous offre la femme de notre hôte !

Nous en parlions avec Asep à Yogyakarta, la saturation du trafic routier en Indonésie est bien sûr due à l’impressionnante densité de population tout particulièrement à Java, mais également à l’apparition d’un phénomène aussi rapide que lourd de conséquence. L’économie indonésienne s’est développée à une vitesse vertigineuse, et le jeu des crédits à l’achat aidant, une grande partie de la population est aujourd’hui en mesure d’acquérir une voiture ou un scooter. Nous n’avons presque pas vu de vieilles voitures ici, les seuls automobilistes étant issus d’une classe aisée qui découvre les joies du véhicule individualiste dans une totale confusion. Le permis de conduire s’achète, les routes et autres infrastructures n’ont pas suivi le mouvement et ne sont absolument pas adaptées, mais la voiture est un signe distinctif de reconnaissance sociale qui vous donne la priorité sur le reste du monde. Concernant les scooters qui font bien souvent office de véhicules familiaux en y embarquant femme et deux ou trois enfants, ils sont aussi un attribut social, particulièrement pour les plus jeunes qui une fois en possession de ce dangereux joujou ne voient plus trop l’intérêt de continuer d’aller à l’école par exemple.. J’ai un scooter, j’ai réussi ma vie, et de toute façon je n’ai plus les moyens de payer ma scolarité car je dois rembourser mon crédit ! Youpi !

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Un peu plus de cent cinquante kilomètres nous séparent encore de Bandung, notre objectif avant de rallier Jakarta. Deux jours ne sont pas de trop pour les avaler et finir ainsi notre périple javanais avec un enchaînement de galères et d’obstacles haut en couleurs. Pour commencer, une cinquantaine de kilomètres en constante montée, sous un soleil de plomb et au milieu d’une circulation intense et saturée en gaz d’échappements qui aura raison de mes sinus déjà affaiblis par une nuit trop fraîche sous un ventilateur. La crêve me guette mais il va falloir tenir encore un peu… L’orage finit par éclater en cette fin de journée, et après quelques pauses obligatoires pour laisser passer le déluge, nous décidons de grimper le premier col juste avant la nuit pour atteindre le poste de police qui se trouve au sommet. Dix kilomètres de pente raide, à pousser nos montures sur le sol glissant de la petite route défoncée, la tête dans les pots d’échappement des camions qui font la queue pour se hisser sur les pentes les plus fortes. Le paysage devait être splendide, mais les nuages bouchent la vue à cent mètres, périodiquement illuminés par la foudre qui assure une mise en lumière de la situation particulièrement à propos. Finalement, nous atteignons le poste de police, fourbus et trempés et nous y passerons une nuit reposante dans la petite cabane un peu à l’écart qui sert de mosquée, accueillis en héros par les policiers et les commerçants du lieu.

Et c’est reparti, vingt kilomètres de toboggan en récompense de notre épique ascension de la veille pour commencer la journée, mais un nouveau col nous attend quelques encablures plus loin. Le temps d’avaler un bol de nouilles et de souffler un peu à l’ombre alors que le soleil tape fort, et nous remettons donc ça. A pied, au milieu des poids-lourds qui crachent tout ce qu’ils peuvent pour défier les lois de la gravité, nous hissons nos deux bécanes jusqu’au sommet avec moins de difficultés que la veille. Une bonne pause, quelques kilomètres de descente douce avant de faire une vraie pause déjeuner et il faut enchaîner pour rejoindre Bandung avant la nuit, alors que le ciel se couvre… L’orage éclate, nous sommes sur une grosse route totalement saturée en véhicules de tous poils et pour parfaire le tableau nous devons traverser quelques zones inondées en tentant de garder l’équilibre dans quarante centimètres d’eau boueuse qui cache les trous et ornières que nous déjà du mal à éviter en temps normal. Encore quinze kilomètres sous la pluie et nous voici enfin à Bandung, où après avoir checker en vain les nouvelles de nos différents contacts ici, nous décidons de réserver un petit hôtel que nous mettrons quelques heures à trouver dans le labyrinthe des rues de cette grande ville.

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J’ai pris froid, une bonne crève qui donne envie de ne rien faire, mais il faut bosser un peu sur le site, organiser notre arrivée à Jakarta… Nous restons donc deux jours dans ce petit hôtel, à bosser et reprendre des forces jusqu’au samedi où nous prenons le train pour la capitale. Nos vélos nous suivent dans un train de marchandises, le paysage défile à la fenêtre du wagon dévoilant parfois un panorama impressionnant sur d’immenses vallées de jungle et de rizières. Je songe à ce qui nous attend là-bas, dans cette ville que tout le monde nous a décrit comme le pire endroit d’Indonésie, et aux nombreuses interrogations au sujet du renouvellement de mon passeport, de nos finances et des montages vidéos en retard dans lesquels je vais me plonger bientôt…
Les tours de Jakarta apparaissent soudain au milieu du smog, terminus, tout le monde descend. Une demie-heure de taxi pour filer au sud de la ville et nous retrouvons Julien comme prévu, dans un bar allemand d’un immense centre commercial à quelques pas de sa maison. Julien est un ancien des Beaux-Arts de Quimper que Fanch connaissait un peu, et nous nous sentons très vite en terrain connu dans sa maison où nous sommes plus que les bienvenus. Un grog, un jus de gingembre, je n’en demande pas plus pour aller me coucher et tenter de venir à bout de cette crève, après avoir tué une araignée monstrueuse qui se baladait dans notre chambre et laissant sans regret mes amis aller profiter des délices de la « Jakarta saturday night ».

Fin de notre route indonésienne, qui avec le recul me donne le sentiment d’avoir parcouru une immense fourmilière chaude, humide et malodorante, où mis à part la traversée d’un ou deux parcs naturels, nous n’avons jamais fait plus d’une centaine de mètres sans voir les signes d’une activité humaine. Java est une grande île, mais déjà si pleine à craquer qu’on peut légitimement s’interroger sur son avenir en termes d’occupation du territoire. Mais c’est une part de l’identité de cette région du monde qui n’enlève rien, bien au contraire, à la gentillesse et l’accueil de ses habitants ! Mais pour l’heure c’est Jakarta qui nous attend, une autre face de la réalité indonésienne, avec une pause obligatoire qui risque de s’éterniser un peu… Une toute autre histoire sans doute.

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Fanch : Entre Jogja et Bandung, il y a 400 bornes, un soleil sans pitié, des pluies diluviennes, de la montagne dont deux cols abruptes, toujours énormément de bus et de camions, une inondation, des dizaines de mosquées, des flics et quelques millions d’Indonésiens. En deux mots: c’est l’aventure.

La route continue donc avec son lot d’obstacles qu’il faut apprendre à outre-passer, conditions parfois rudes qui nous empêchent certainement d’apprécier le voyage à sa juste valeur ou de trouver l’énergie nécessaire pour se mettre à la création. 

Premièrement, nous serions bien restés encore quelques jours à Jogja mais le temps est compté. En effet, il ne nous reste administrativement qu’une petite vingtaine de jours sur le territoire indonésien et avec la tonne de truc à faire à Jakarta, on ne peut malheureusement pas s’enraciner ici. Nous prenons le départ avec en ce qui me concerne, les intestins encore endoloris par je ne sais quelle vicieuse bactérie. Prendre la route avec une tourista, c’est un pari assez risqué et même si le premier jour fut prometteur, les deux suivants se sont avérés difficiles. Plus d’énergie, jambes lourdes, maux de ventre et l’impression d’avoir été piqué par un de ces insectes qui vous refile un sommeil permanent. 

Deuxièmement, la déshydratation nous guette. Il faut toujours avoir en tête que face à de telles chaleurs nous sommes en position de faiblesse. Ici, l’eau que l’on achète en bouteille ne contient pas de sels minéraux. C’est du H2O pur qui pénètre dans l’organisme pour s’en échapper quasi instantanément via la transpiration, autant dire que c’est une illusion pour l’organisme. L’idéal, c’est de compenser immédiatement la perte de flotte ce qui n’est pas franchement évident. Il faut ajouter à cela cette foutue tourista qui s’accroche désespérément à mes entrailles… J’ai soif en permanence, je n’ai pas d’autre choix que de boire, boire et reboire. Pour vous donner une idée, quand ça grimpe dur et que le soleil s’en donne à cœur joie, je m’enfile un litre et demi par heure, autrement dit, une bouteille toute les dix bornes et je ne pisse que quelques gouttes, une ou deux fois par jours. Le mieux à faire dans ces cas là, c’est de s’hydrater durant les pauses, celle du midi où nous restons parfois deux ou trois heures à l’ombre mais surtout le soir, histoire de garder un peu de ce précieux fluide quelques heures durant. Bref… Tout ça pour dire que faire du vélo sous ce climat, c’est pas toujours très sexy…

Quand enfin je reprend du poil de la bête, c’est le relief qui prend le relais et qui m’en fait baver. Le relief… Et la pluie qui n’hésite pas à se mêler à la partie chaque fin d’après-midi.

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Le mardi 11 mars 2014, autrement nommé « jour 528 », au départ de Banjar, la première grimpette s’éternise, elle se prolonge sur cinquante bornes et sous un cagnard à peine supportable… Après une indispensable pause, nous nous trouvons rassurés par une bonne descente, sympa, c’est peut être la fin du calvaire… Mais non, rapidement un col se dresse devant nous. C’est trop raide, nous n’avons pas d’autre choix que de pousser les bécanes, sous la flotte alors que la nuit tombe dangereusement. Le col n’est pas bien haut mais n’en est pas moins impressionnant. Les camions s’organisent pour gravir les lacets, ils n’avancent guère plus rapidement que nous autres qui sommes à pied, et crachent de leurs veilles mécaniques une épaisse fumée noire que dans l’effort nous respirons à pleins poumons… On nous avait parlé de trois kilomètres impossible à franchir en vélo, mais nous les avons déjà bouffer ces trois bornes, alors pourquoi ça n’en finit pas? Je doute et me demande bien ce qui nous à pris de nous engager là dedans, pourquoi ne sommes nous pas restés en bas pour dormir dans la mosquée de la station service, c’était possible pourtant. Puis la panique finit par s’estomper et malgré cette réelle prise de risque, cela devient grisant. À force de pousser et de se concentrer, je finis par me sentir (presque) invincible. C’est l’aventure, je sais très bien que cela ne va pas durer alors autant en profiter non ? Puis enfin, le sommet se dévoile avec un poste de police comme récompense…

Le lendemain le schéma se répète mais curieusement, ça passe mieux. Nous franchissons le dernier col avant midi. Plus tard, au portes de Bandung, nous devons affronter nos premières inondations. Nous roulerons quelques kilomètres dans quarante centimètres de flotte, la chaussée s’étant changée en rivière boueuse. L’orage approche et finit par s’abattre violemment à quelques centaines (dizaines?) de mètres de la station service où nous avons trouvé refuge. Le périple continue et ne s’arrêtera qu’une fois arrivés  dans la petite auberge au nord de Bandung. Épuisés, nous y voilà enfin et une chose est sûre, le réveil ne sonnera pas demain matin.

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Cette traversée du centre de Java fût mouvementée mais comme d’habitude ponctuée de rencontres et de nouvelles expérience. Il est toujours coutume de frapper aux portes des bureaux de police pour trouver de quoi dormir et nous sommes la plupart du temps accueillis à bras ouvert. Le thé ou le kopi susu (café au lait) nous sont systématiquement offerts en signe de bienvenue et il nous est bien souvent impossible de payer notre repas du soir. Seul le Bahasa, la langue commune à toute l’Indonésie nous fait trop souvent défaut. Mais si l’on considère que 80% de la communication reste non verbale, il s’en dit des choses probablement plus que nous ne l’imaginons. Ce coin de Java est aussi reconnu comme une province de marins, nous en croisons quelques-un, dont Kuatman et Utung qui se montrent particulièrement généreux. L’avantage c’est qu’ils parlent bien mieux anglais que leurs compères de la police nationale et nous donnent parfois d’autre clés de lecture pour mieux appréhender notre environnement.

Enfin bref, Bandung, puisque nous y sommes, est surnommée « Paris van Java »… Ah ouais ? Bah ouais, Paris parce que les femmes -réputées les plus belles de l’île – auraient la peau blanche. C’est davantage une mode qu’un phénomène génétique, un effet esthétique tous droit venu de leurs lointaines voisines coréennes qui de leur côté tentent – vainement – de coller aux canons de beauté occidentale. Quelle connerie. Mais Bandung est aussi la capitale javanaise de la mode puisqu’elle compte plusieurs luxueuses boutiques de prêt-à-porter. L’heure n’est pas – et n’a jamais été – au lèche-vitrine, pour nous repos et travail sont au programme. Les grasses matinées s’enchaînent donc avec exercices d’écriture et la mise à jour de notre carnet de bord. Nous décidons en outre de joindre Jakarta via le chemin de fer, une manœuvre qui consiste principalement à éviter l’entrée de la capitale et ses embouteillages nauséabonds. Alors pendant que Barth – malgré une bonne crève – continue de nettoyer le site internet, j’essaie d’organiser notre départ de Bandung en faisant des allers-retours entre l’auberge, la gare ferroviaire et les locaux de la compagnie de transport qui se chargera d’expédier nos bécanes à Jakarta. C’est pas simple encore cette histoire mais d’après mes calculs et après quelques négociations, à tort ou à raison, je conclus que tout va bien se passer…

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Samedi 15 mars 2014, c’est donc parti pour quelques heure de train. Je découvre un paysage vallonné, habillé d’une jungle luxuriante qui me ferait presque regretter de ne pas avoir parcouru ces cent cinquante bornes à coups de pédale. Un regret modéré puisque nous avons peine à reprendre nos forces et la crève de Barth et ne semble que s’empirer… Un train, un taxi et nous arrivons les premiers au point de rendez-vous, comme des cons sans vélos et avec dix sacoches à porter à bout de bras.

Le voilà qui arrive, Julien, un ami de longue date mais que je ne connais finalement que très peu. Nous avions fait quelques années communes aux Beaux Arts de Quimper, il était « grand » quand j’était un petit nouveau et nous nous sommes côtoyés à cette époque sans trop chercher à aller plus loin. Après son diplôme, lui aussi a pris la route, traversant l’Eurasie en stop, entre autre… Avant de s’installer en Éthiopie pour y enseigner l’art plastique durant trois années consécutives. Il est maintenant professeur « d’art P » dans une école française à Jakarta et va gracieusement nous héberger quelques jours chez lui.

Jakarata donc, changement d’ambiance. Apres les village de pécheurs, les rizières et les villes ouvrières, nous débarquons dans une capitale internationale, le choc est bien réel. Béton, grattes-ciels, discothèques branchées, centres commerciaux huppés et surdimensionnés où expatriés et nouveaux riches se dandinent fièrement. L’excès est un mode vie, l’argent efface la réalité, strasses et paillettes forment une nouvelle religion. Mais en quelques heures je comprends que Sa Majesté Jakarta n’est qu’une parfaite illusion alimentée d’un côté par l’occident, de l’autre par la corruption politico-mafieuse… Alors, j’essaie de comprendre, je suis perturbé, je n’arrive pas à faire le trait d’union entre Jakarta et Java… Mon premier sentiment résonne donc comme un coup de barre à mine dorée dans la gueule… Affaire à suivre.

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