Samedi 5 avril 2014

0 km

Ferry Kelud, ligne de l'équateur

N 00°00,000' E 105°05,453'

16 m

Jour 553 – Au-revoir Indonésie

Barth : Les derniers jours de notre séjour à Jakarta furent aussi intenses que précipités ! Difficile d’arriver à se concentrer sur toutes les urgences liées à notre projet tout en gardant un peu de temps pour profiter à fond de Julien, et la petite bande d’amis, Guillaume, Clément, Dita… qui nous ont si bien reçu. Mais c’est pourtant ce que nous avons tenté de faire… Quelques petits restaurants, soirées à papoter en refaisant le monde, quelques bons films également, et surtout une inoubliable bouteille de vin, dégustée sur la terrasse du cinquante-troisième étage de la tour BCA en contemplant la silhouette furtive de la forêt de grattes-ciel se dessiner à la lueur des orages qui balayent la métropole. Un grand moment, et un très bon vin ! Merci Julien !

Côté boulot, c’est toujours la même rengaine, il suffit de ne plus avoir le temps de faire les choses pour trouver l’énergie et la concentration d’en faire deux fois plus. Nous avons donc tourné le checkpoint, et un peu dégrossi le montage de ce dernier. Grâce à la prodigieuse méthode enseignée par nos compères de Linux Quimper, je suis enfin parvenu à envoyer en France le montage de nos haîkus pour le festival « l’Oeil d’Oodaaq ». Une bonne chose de faite en attendant de trouver de meilleures connexions pour finaliser l’opération. Et j’ai trouvé un tout petit peu de temps pour avancer à distance avec Jean-Baptiste le frère de Fanch, sur notre future carte interactive qui commence vraiment à avoir de la gueule !

Au sujet des derniers rebondissement administratifs, pas de grosses surprises. J’ai donc récupéré mon nouveau passeport et obtenu un permis de sortie de territoire au bout de quelques heures d’attente au bureau de l’immigration. Fanch à pu acheter les billets pour le bateau de vendredi directement au bureau de poste du quartier, s’évitant ainsi un aller retour de trente kilomètres à travers Jakarta. Tout est donc prêt pour laisser derrière nous l’Indonésie et poursuivre notre route vers l’Asie qui nous ouvre les bras. Et nous sommes déjà jeudi, la veille de notre départ. Le site synchronisé, les bagages pliés, Julien est en sortie scolaire toute la journée, nous n’avons donc que la soirée pour profiter une dernière fois de sa présence. On a beau repousser au maximum l’heure du salamat malam (bonne nuit) qui sera ce soir un adieu, mais il faut bien être raisonnable, il y’en a qui bossent demain. Et d’autres qui vont pédaler avant l’aube… Je dois avouer que mon quota de sommeil a pris une sacrée claque, mais je préfère partir d’ici fatigué avec la sensation d’avoir réussi à avancer sur pas mal de choses.
Il y a deux choses que je regrette néanmoins, ne pas avoir eu le privilège d’apercevoir un des iguanes qui logent dans le carré de jungle qui tient lieu de jardin dans la maison de Julien, et ne pas avoir trouvé le temps d’accompagner ce dernier pour une virée à moto armés de caméras afin d’immortaliser quelques grands crus d’embouteillages comme on en fait qu’ici à Jakarta… Mais Julien ne s’est pas laissé faire et s’en est allé seul, affublé de notre mini caméra pour tourner un plan séquence plutôt bien vu !

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Trois heures du matin, le réveil sonne mais ne me réveille pas, je n’ai pas réussi à m’endormir après toutes ces veillées de boulot des derniers jours. Fanch émerge de son côté et nous appliquons silencieusement le rituel d’apprêtage de nos bécanes après avoir avalé un substantiel petit déjeuner. Une bonne heure plus tard, nous cachons donc la clé de la maison sous un pot de fleurs du jardin et glissons dans la douceur et l’étrange silence de Jakarta qui vient à peine de frémir au son du premier appel à la prière. La route est vite avalée, mais le soleil a le temps de nous rattraper. Après un joli dérapage de Fanch dans une boue de marée basse, nous parvenons sans trop de peine à trouver l’embarcadère qui nous intéresse dans l’immensité du port de Jakarta. Nous sommes en avance, le temps de boire un kopi susu qui finit un peu de nous réveiller et pendant que Fanch part aux renseignements, de me faire bénir par un musulman barbu venu « d’Aceh Tsunami » (dixit), province du nord de Sumatra plus ou moins indépendante… Étrange personnage ne parlant pas un mot d’anglais mais fort sympathique, terminant sa longue bénédiction par un vigoureux et bienvenu massage du dos.

Il doit bien il y avoir une vingtaine de mètres de hauteur entre le quai et le quatrième pont de notre navire où nous devons embarquer. Un escalier passerelle est bien là pour nous y aider, mais heureusement que les bras ne manquent pas pour hisser les deux chevaux morts que sont nos vélos chargés face à quelques marches. Nous avons pris la classe Eko. Faut pas déconner, on est en crise financière ! Nous trouvons donc notre place dans un immense dortoir de plus de 200 lits dans lequel nous sommes supposés passer les trente prochaines heures. L’odeur de poisson pas bien frais et les quelques pièges à blattes déjà pleins qui ornent les mûrs de la salle en disent long sur l’ambiance de notre nouvel abri. Nonobstant (ça faisait un bout de temps que je voulais le caser celui là), la seule vue d’une surface horizontale sur laquelle je vais pouvoir m’étendre et récupérer mon déficit de sommeil, me remplit d’espoir et de joie ! Fi des blattes et autres puces qui se baladent effectivement parmi les voyageurs, ça change des moustiques, et ça ne m’empêchera pas de dormir…

Je ne me souviens pas avoir entendu la sirène annonçant notre départ, et quand j’émerge quelques heures plus tard, je suis pris à parti par mon voisin de couchette, Kharis, qui dans un anglais rudimentaire engage la conversation sans préalable. Le temps de sortir de ma torpeur et nous nous présentons l’un l’autre, réalisant alors que nous sommes nés à deux jours de différence. Barman, remarié et père de trois bambins, Kharis est vraiment sympathique et c’est un plaisir de bavarder avec lui. La journée se poursuit ainsi, entre siestes et allers retours sur le pont supérieur pour siroter un kopi susu en regardant l’étendue d’eau défiler sous le ciel nuageux. Seule une étrange rencontre vient briser cette monotonie. Helen, la quarantaine, qui nous explique dans un anglais incohérent ses soucis en tant que chrétienne dans un pays musulman dans l’espoir de nous soutirer un peu d’argent. Nous essayons par tous les moyens de lui faire comprendre notre situation financière et de lui faire accepter l’idée que tous les « boulays » (blancs de peau) ne sont pas riches, en vain… Après avoir obtenu notre ration de nourriture, une portion de riz avec une demie sardine baignant dans une sauce douteuse, la nuit tombe et le sommeil ne tarde pas à venir malgré le bruit ambiant de l’immense dortoir…

Kharis

Kharis

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Tiré du sommeil vers quatre heures au son de l’appel à la prière dans les hauts parleurs du bateau, je retrouve Kharis sur le pont supérieur pour guetter ensemble le lever de soleil, appareils photo en main. Le temps est aussi couvert que la veille et le spectacle est plutôt décevant, nous comblons alors notre déception en discutant autour d’un café, rejoins peu après par Fanch qui émerge couverts de piqûres de puces. J’ai définitivement abandonné l’idée d’avancer sur le montage du checkpoint durant cette traversée et en profite donc pour rattraper quelques peu mon quota de sommeil. Je laisse défiler la matinée et les averses qui croisent notre route avec une nouvelle sieste comateuse. Vers midi, les premiers îlots et quelques installations pétrolières accompagnées de nombreux cargos annoncent notre approche de Batam, et quelques heures plus tard, nous voici arrivés à bon port après trente heures de navigation.

Notre descente du bateau ne passe pas inaperçue sous le regard des autres passagers, de l’armée de porteurs en quête de clients et des quelques badauds ou chauffeurs de taxis qui attendent à l’embarcadère. Nous fonçons directement en direction du port international à une quinzaine de kilomètres de là, dans l’espoir d’y attraper la dernière navette qui nous fera gagner la Malaisie ce soir. Quelques grimpettes et hésitations sur la route à suivre mais nous atteignons finalement notre objectif, juste à temps pour acheter les tickets et franchir le poste d’immigration qui pose le point final de mes inquiétudes administratives. J’ai un bel espoir en étant reçu par un officier qui me parle directement de sa passion pour le vélo en me demandant l’adresse de notre site internet, mais ce dernier est remplacé par son supérieur qui ne veut rien savoir et exige sans négociation possible que je m’acquitte de la somme de 1,6 millions de rupiahs (100 €) pour régulariser ma situation. C’est moins cher que je ne le pensais, j’aurais tenté le coup, mais le bateau est sur le départ, je n’ai plus d’autre option… On paye donc. Mes derniers pas sur le sol indonésien se font en courant pour rejoindre l’embarcadère, et notre petit bateau met les gazs alors que le soleil est en train de disparaître dans l’épaisse couverture nuageuse.

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Installés sur le pont supérieur, préférant le vent de la vitesse de notre embarcation à la climatisation de la cabine, nous regardons l’Indonésie disparaître derrière nous avant de nous faufiler parmi les immenses cargos et autres pétroliers qui circulent autour de Singapour. Nous croisons un moment le rail aérien sur-fréquenté de l’impressionnant aéroport avant de longer l’immense zone industrielle et pétrolière qui borde la côte sud de la Malaisie. Le gigantisme de ces installations industrielles dont les éclairages scintillent et se reflètent dans la nuit maintenant bien tombée est aussi magnifique qu’inquiétant. Une grosse heure plus tard, deux en réalité si l’on tient compte du décalage horaire, nous voici donc à Johor Bahur, notre point d’entrée sur le territoire malaisien. Les formalités de douane se passent sans souci, la présence de nos vélos jouant toujours autant en notre faveur, et nous nous retrouvons un peu abasourdis au second étage d’une immense galerie commerciale, fort heureusement pourvue d’ascenseurs pour nous permettre d’en sortir. Après avoir changé les quelques roupiahs qu’il nous reste, nous filons vers la gare à une poignée de kilomètres. Au-delà du consumérisme affiché de cette zone urbaine ultra moderne qui ne va pas sans rappeler notre traversée de la Californie, ce qui m’impressionne le plus, c’est le calme et la propreté des quartiers que nous traversons, impression sans doute accentuée du fait que nous débarquons de Jakarta…

Il y a un train de nuit qui part à 23h35 pour Kuala Lumpur. Parfait, cela nous laisse le temps de manger un morceau dans la galerie commerciale de la gare en observant le défilé des indiens, malais et chinois qui annoncent la couleur pour le mois qui vient. Et c’est enfin l’heure du départ… Nous suivons les recommandations de l’hôtesse d’accueil en empruntant un premier ascenseur qui nous mène directement au poste de douane en direction de Singapour. Demi-tour, explications, descente en urgence des vélos par l’escalator avec l’aide de deux policiers et nous voici enfin sur le quai, à négocier avec le chef de gare et les contrôleurs qui ne semblent pas disposés à nous laisser embarquer avec nos montures. Quelques billets et l’affaire se détend, nous entreposons vélos et sacoches dans le peu d’espace libre du wagon restaurant et prenons place à bord du train.

Ouf ! Kuala Lumpur, nous voilà !