Dimanche 7 septembre 2014

0 km

Bangkok Khlong Toei Nuea Bangkok, Thaïlande

N 13°44,1848' E 100°33,8148'

13 m

Jour 619 – Bilan malaisien…

Fanch : Avant que les premiers symptômes de la dengue ne fassent leur apparition, mon intention était de profiter des nombreuses heures de train pour écrire quelques lignes sur la Malaisie, un résumé personnel de ce séjour relativement long dans un pays peu connu mais qui m’aura fait profondément réfléchir. Je profite donc du calme de l’hôpital pour m’attaquer, un peu tardivement, à cet exercice d’écriture.

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La première chose qu’on se dit en arrivant à Kuala Lumpur avec des vélos chargés c’est « Ah ouais, je n’imaginais pas ça comme ça, n’y a-t-il que des voies express dans cette ville? » On retourne aux États-Unis, dans une cité qui s’étend au delà de l’horizon, agencée pour la voiture avec un réseau routier ultra développé qui zigzague entre une imposante architecture verticale. La deuxième chose frappante quand on débarque ici se trouve être la multi-ethnicité de la population malaisienne et au premier abord c’est plutôt fascinant d’observer toutes ces cultures évoluer côte à côte. Alors immanquablement, cette première vision me pousse à considérer Kuala Lumpur comme le Los Angeles de l’Asie du sud est. Mais nous sommes de l’autre côté du globe et il faut donc prendre en compte quelques points importants qui bien sûr changent considérablement la donne.

L’UMNO est le parti politique qui tient les rennes du pays depuis l’indépendance (la Malaisie est une ancienne colonie anglaise). Sa doctrine fondamentale s’appuie sur le « Ketuanan Melayu » : une idéologie selon laquelle les malais ethniques, considérés comme ipso facto « musulmans », sont le peuple premier définissant l’identité de la Malaisie et qu’ils sont donc bénéficiaires d’un statut et de privilèges particuliers. C’est déjà contraire au bon sens car les « Orang Asli  » (indigènes) vivaient dans la péninsule malaise bien avant l’arrivée des malais musulmans au 14ème siècle. J’ajoute qu’ici, l’amalgame entre culture traditionnelle et culture islamique est aisé car personne ne parle du peuple indigène, ce qu’il y avait « avant » a tendance à être caché aux yeux des curieux comme si l’histoire de la Malaisie avait débuté il y a 700 ans.

Les bases du ségrégationnisme sont donc solidement posées, le ton est donné. Le régime politique restrictif et conservateur et fortement influencé par le dogme islamique. La constitution de ce pays est d’ailleurs « augmentée » par la charia (cours de justice religieuse) ce qui inévitablement à des répercussions sur les populations non musulmanes (environ 40%). Comme je l’ai déjà souligné auparavant, le citoyen malaisien est systématiquement catégorisé, il reçoit dès l’âge 12 ans une carte d’identité sur laquelle sont inscrits ses caractéristiques ethniques et religieuses. À vrai dire, l’un ne va pas sans l’autre, ici tu ne choisis pas de suivre une religion par affinité culturelle ou spirituelle, tu viens au monde avec. Si tes ancêtres étaient chinois? Tu seras bouddhiste. Indien? Tu sera sikh ou hindouiste. Malais? Tu suivras les écrits du Coran. Il est utile de préciser que selon le code de la charia, il est strictement interdit aux musulmans d’apostasier et qu’une tierce personne qui tentera « d’embobiner » ou de détourner un musulman du « droit chemin » s’expose à de lourdes sanctions, à savoir, un an de prison ferme et une amende bien salée…
Alors oui, c’est cool de pouvoir alterner entre le resto chinois, le boui-boui malais ou le curry de la cantine indienne (les malais sont d’ailleurs très fiers de leur culture culinaire). C’est plutôt chouette de constater que la plupart des jeunes parlent deux ou trois langues couramment et que l’anglais est le langage qui permet à tous de se comprendre. Mais il faut aussi se dire que derrière ce véritable potentiel culturel, le terrain politique instable en matière de « vivre ensemble » n’est évidemment pas sans incidence sur la société. Et la Malaisie est un exemple de plus qui vient confirmer que l’humain est incapable de concevoir l’existence d’une société multi-ethnique fonctionnant sur les principes de tolérance et d’égalité.

Au delà des questions religieuses et culturelles, il y a une autre réalité marquante sur laquelle je ne peux/veux pas faire l’impasse. La Malaisie est en plein boom économique. « La crise? Non, on ne connaît pas ça ». Ici, ça construit frénétiquement à la verticale et les villes s’étendent sans limites. « Limite ? Ah, ça non plus on ne connaît pas ». Pas de limite quand il y du pognon en jeu. Il n’y a qu’à voir les dégâts engendrés par l’industrie de l’huile de palme sur les forêts primaires pour s’en rendre compte et encore une fois, cela n’est qu’un exemple. Oui c’est vrai, les tours Petronas qui s’élèvent jusqu’aux cieux telle une gigantesque cathédrale gothique, sont majestueuses, une oeuvre architecturale hors du commun mais elles sont aussi et surtout le symbole de ce que je déteste le plus au monde. Le profit à tout prix, le profit par la destruction du patrimoine naturel et humain. Et finalement, le pognon et les paillettes deviennent une obsession pour tous, un but ultime. Et le plus triste dans cette histoire c’est que cette « maladie moderne » gangrène toute les couches de la société, sans exception…

Alors ma conclusion personnelle… En fait je vais vous dire la vérité. La Malaisie n’est qu’un pays parmi d’autres qui est à la fois acteur et victime de la folie du développement économique à la mode asiatique. On nous avait prévenu mais ça ne m’empêche pas de tomber de haut et de me faire mal… Désillusion.

J’aimerais vraiment dire que le monde est beau et tout et tout, mais je suis tout simplement attristé de découvrir un monde irraisonné, irresponsable qui (selon moi) concentre la majeure partie de ses efforts à créer de faux problèmes au lieu de tenter de résoudre ce qui merde vraiment. Je m’interroge de plus en plus sur l’avenir des prochaines générations, si ça continue ainsi, ils ne vont pas se marrer nos mômes, je dirais même plus, ils risquent d’en baver… Je suis désemparé de constater que la plupart du temps l’individu ne sert que ses intérêts privés et qu’en dehors de la famille, le concept du collectif n’est en fait qu’une belle illusion. Je réalise tout simplement que « le Monde » est une gigantesque utopie. Pourquoi ne savons nous plus écouter les sages ? Non, je ne déprime pas, je réalise c’est tout. Maintenant plus que jamais, l’éducation est une priorité, la transmission de la culture du savoir et de la connaissance va devenir notre combat.

Certains vont penser que j’en dis trop ou pas assez… Effectivement, j’aimerais davantage développer, mais le bouquin on l’écrira plus tard (pour le moment on a pas mal de pain sur la planche). Je prends juste le risque de partager à chaud ce qui me trotte en tête et ça part parfois en vrille (oups). Malgré tout, la beauté est omniprésente, si parfois elle ne se dévoile pas immédiatement, c’est peut-être parce que nous attendons le spectaculaire et le grandiose. Et si elle persiste à se cacher, il suffit simplement de se donner les moyen de l’inventer, ce n’est pas si difficile, ça permet de garder le sourire…

Allez, sur ces belles paroles, une infirmière vient de m’arracher une bonne touffe de poils avec le catétaire planté dans ma main gauche depuis une bonne semaine. Barth va arriver d’un instant à l’autre, c’est donc l’heure de quitter l’hôpital et ça c’est une sacrée bonne nouvelle.