Dimanche 28 septembre 2014

15 km

Myawaddy

N 16°41,2800' E 98°30,5820'

254 m

Jour 640 – Frontière birmane

Fanch : Nous voilà à parcourir nos derniers kilomètres sur les routes thaïs, plus que 80 bornes et une chaîne de montagnes nous sépare de Mae Sot. Cette étape s’annonce difficile et une heure après avoir quitté les bonzes de Tak, l’inclinaison du bitume nous force à déchausser pour pousser nos bécanes toujours trop lourdes quand la pente est raide. Le temps est mitigé, les averses rendent l’asphalte glissant mais font chuter de quelques degrés le thermomètre qui malheureusement remonte aussitôt quand le soleil perce la couche nuageuse. Après 3 kilomètres et une heure à pousser nos montures sous la chaleur étouffante, il faut le dire, on en bave sérieusement. Plus loin, c’est un peu l’inconnu, mais d’après la carte il est possible que l’ascension se prolonge sur encore 30 kms et devant cette perspective nous sommes contraints d’abandonner et décidons de lever le pouce. La gentillesse des locaux font de notre entreprise d’auto-stop une réussite, et le troisième pick-up s’arrête en plein virage pour nous embarquer avec tout notre foutoir (dix sacoches en plus des deux vélos, ça devient vite le foutoir quand tout est démonté). Un moteur, même pourri, c’est parfois pratique quand ça grimpe dur et c’est assis à l’arrière du véhicule, à constater que cette montée n’en finit pas que nous nous félicitons d’avoir sorti le joker auto-stop.

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Nous arrivons donc à Mae Sot avec un petit jour d’avance sur notre programme ce qui en soi n’est pas une mauvaise chose puisque nous ne sommes vraiment pas en avance. Apparemment, les distributeurs automatiques ne courent pas les rues de l’autre coté de la frontière alors notre premier objectif est de se renseigner sur le nom et la valeur de la monnaie birmane puis d’essayer de trouver du « change ». Kyat, ça vous dit quelque chose? 1 euros = 1000 kyats, on va avoir le sentiment d’être riches, cool. Enfin je dis ça mais pour le moment rien n’est gagné puisque il n’y a pas un kyat dans les banques de Mae Sot, preuve que la Birmanie n’a ouvert ses frontières (terrestres) aux étrangers que tout récemment. Il va donc nous falloir des dollars, mais il est 15h30 passées, les banques ferment plus tôt que les frontières et pour le coup, on a toujours que des bahts. Nous avons toute la journée de demain pour dégoter quelques billets verts puisque la route que nous emprunterons une fois en Birmanie est « one day, one way ». Aujourd’hui (vendredi) c’était dans le bon sens mais c’est à présent trop tard, demain c’est dans le sens Myanmar-Thaïlande, nous reprendrons donc la route dimanche.

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Nous avons élu domicile aux abords d’un monastère dans le centre ville de Mae Sot. L’électricité et les sanitaires sont accessibles, et nous tendons les moustiquaires au son des « tchic tchic tchic » de la balle d’osier du sepak takro, une pratique rependue en Asie du sud-est qui consiste en quelque sorte à jouer au volley avec les pieds… Et c’est assez spectaculaire quand les joueurs ont de l’expérience. Alors que le soleil disparaît, nous rencontrons l’un de nos voisins de palier avec qui nous partageons notre repas. Il est birman et (sur)vit discrètement en Thaïlande depuis une vingtaine d’année, il travaille parfois sur le « market » (il semble d’ailleurs en être très fier) pour faire quelques sous et nous confie sans aucune gêne qu’il les dépense dans l’alcool. Son anglais approximatif nous empêche d’en savoir plus sur sa situation mais il n’est pas un cas isolé. Ils sont d’ailleurs quatre à dormir sous le préau, tous ont choisi de fuir la répression de la junte birmane mais leur intégration sociale n’a pas eu le succès escompté. Nous sommes à Mae Sot, une ville frontalière comme beaucoup d’autres à travers le monde, une ville de passage et de petits trafics, où les cultures se côtoient sur les marchés, une ville pleine de rêves mais aussi de déceptions et de désillusions. Nous apprendrons aussi par la suite que la Thaïlande compte plusieurs dizaines de milliers de réfugiés birmans.

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Samedi 27 septembre, nous profitons de ce jour de « pause forcée » pour faire quelques courses, un bout de corde pour les hamacs, un adaptateur universel, un peu de pression dans mes pneus avec une pompe adéquat, on parvient enfin et non sans mal à trouver de quoi changer nos bahts en dollars, une bonne chose de faite! Nous profitons aussi d’une connexion internet pour préparer la suite du voyage en envoyant quelques mails. Rien de bien sorcier mais il nous faut toujours trouver un lieu pour poser notre matériel en Inde le temps d’aller bosser à Kuala Lumpur et réfléchir et discuter de ces histoires de visas. La question de la traversée du Pakistan se fait elle de plus en plus présente et nous commençons d’ors et déjà à glaner quelques informations sur l’évolution de la situation de ce pays qui fait peur. Nous rencontrons Philippe et David avec qui nous échangeons quelques mots. Ils travaillent tous deux sur un camp de réfugiés karens, l’ethnie majoritaire de la région, c’est l’occasion d’en apprendre un peu plus sur les politiques thaïs et birmanes. Nous découvrons en fin d’après midi que le poste frontière à été fermé ce matin, pour une durée indéterminée. Merde. Il y aurait apparemment eu de violents affrontements entre les rebelles karens et la junte militaire à Myawaddy, la première ville sur notre chemin, juste là de l’autre coté. La presse parlera d’une dizaine de morts et d’artillerie lourde, de quoi être un peu plus vigilants. Il semblerait que la frontière reste close demain, nous allons tout de même tenter le coup. Ce soir, nous montons le campement sous le même préau, notre ami à disparu mais nous rencontrons d’autres karens, alcoolisés pour les anciens et défoncés à la colle pour les plus jeunes. Chacun d’entre eux tente de nous faire croire que les autres sont fous, alors qu’ils ne sont tout simplement pas sous l’emprise de la même drogue. 9h30, tout le monde au lit, le courant est bien passé, rien à craindre pour notre matos.

Dimanche 28 septembre, bonne nouvelle, le post frontière est ouvert. Côté Thaïlande RAS, ce qui n’est pas particulièrement étonnant puisque nous quittons le pays. Côté Myanmar, tout se déroule sans accroc, mais forcément c’est un peu plus long. Les touristes étrangers ont un traitement de faveur en évitant la petite file d’attente, en revanche on nous indique poliment d’entrer dans un bureau pour y remplir un formulaire, d’attendre, d’aller dans le bureau voisin, pour un autre questionnaire, puis de revenir au premier, de patienter encore un peu avant de sourire à la webcam pour une photo souvenir qui restera dans les fichiers de l’immigration birmane. Le tout, dans la joie et la bonne humeur ! Avant de nous laisser partir on nous annonce qu’aujourd’hui, (probablement en raison de la fusillade d’hier), le « one way one day » privilégie le sens Myanmar-Thaïlande, ça veut dire que nous sommes bloqués pour une journée ici, dans la ville de Myamwaddy.

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Changement d’ambiance. À commencer par le sens de conduite, on revient à droite, comme ça paf, d’un coup. Ça circule à coups de klaxon, roule à contre-sens et stationne un peu n’importe où, le tout dans un sympathique nuage de poussière. Le bitume couvre l’artère principale mais disparaît quand on s’engage dans les rues perpendiculaires. L’atmosphère générale de ce joyeux bazar fait resurgir quelques souvenirs d’Afrique mais j’ai aussi l’agréable sentiment que l’Inde n’est plus très loin.

Le sourire est apparemment quelque chose de spontané chez les habitant de cette région. Les mômes courent derrière nous en riant et les mains s’agitent pour saluer les étrangers. À chacun de nos arrêts, les vélos attirent une troupe de curieux, certains sont silencieux, dubitatifs, d’autres font leurs commentaires dans une nouvelle langue et c’est aussi pour beaucoup, l’occasion de sortir son smartphone pour immortaliser l’instant. Dans l’ensemble la communication passe mieux, il y a davantage d’anglophones et quand bien même la parole ne suffit pas, à Myamwaddy les locaux font l’effort d’essayer de nous comprendre. +1 donc pour notre premier contact avec la population, c’est prometteur.

Pour le reste, on sait aussi que nous venons de poser nos pneus dans un pays gouverné par une dictature répressive, c’est quelque chose de nouveau pour Geocyclab et il va falloir apprendre à s’adapter. La junte contrôle farouchement le pays. Juste là sous le pont, ce môme de 14 ans dont les mains repose sur un fusil porté en bandoulière donne le ton. Ça fait davantage d’effet de croiser son regard « pour de vrai » que de le voir en photo sur une page du Courrier International. Je sais aussi que notre présence va donner du fil à retordre aux autorités, car nous ne suivrons pas les circuits touristiques conventionnels et rien que pour cela, nous risquons de déranger et on s’attend à être surveillés en quasi permanence…