Lundi 03 décembre 2012

0 km

Cortijo el Lanchar

N 37°20,027' W 4°17,502'

616 m

Jour 65 – Marinaleda

Barth : C’est lundi ! Retour au boulot ! Aujourd’hui Greg nous conduit à Marinaleda, village autonome de 2000 habitants environ, situé à une grosse heure de route de la maison. Vers 11h nous arrivons donc dans le seul café ouvert de l’endroit, pour une première prise de température. Les clients sont rares à cette heure, nous partons visiter un peu la ville. En remontant la rue principale jusqu’à la mairie, de nombreuses fresques illustrant l’utopie de Marinaleda ornent les murs. A la mairie nous demandons s’il serait possible de faire une petite interview de quelqu’un pour en savoir plus sur cette ville au destin si étrange… On nous fait sagement patienter pour voir ça directement avec le maire. Quelques instants plus tard nous lui serrons la main en toute simplicité, Greg lui explique notre requête et rendez-vous est pris après manger pour un entretien.

Nous retournons manger au bistrot qui s’est un peu rempli depuis le matin. Les locaux sont au comptoir et nous voyons arriver deux hommes qui réalisent un documentaire sur Marinaleda en tant qu’indépendants. Et quelques instant plus tard un photographe de Madrid qui travaille sur Marinaleda depuis juillet dernier ! Apparemment ce village unique au monde a l’habitude de recevoir toutes sortes de curieux, plus ou moins professionnels dont nous faisons partie. Il faut dire que nous avions tous trois entendu parler de cet endroit dans l’emission « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet sur France Inter…

Il est déjà 15h, l’heure de notre rendez-vous avec le maire… Nous ne le reverrons pas, mais nous rabattons sur une des personnes qui assure l’accueil à la mairie. Tous le personnel de la mairie, y compris le maire qui est avant tout instituteur, travaillent à côté et assurent ce service municipal gratuitement. Nous comprenons donc bien le manque de disponibilité de monsieur le maire…
Le soleil commence à baisser, il est temps de rentrer, et de passer une soirée au coin du feu à dérusher toutes ces images et sons de la journée.

Fanchic : Je me réveille de deux jours d’apathie, pour partir avec Greg à Marinaleda. Une ville unique en Espagne et peut-être dans le monde, une ville d’irréductibles rêveurs, ET qui fonctionne depuis près de 35 ans, à l’intérieur de notre système capitaliste. Tout un programme n’est ce pas?

Ce pueblo, j’en avais déjà entendu parler quand j’habitais ici. Mais étonnament ma première « rencontre » avec Marinaleda eu lieu lors d’une remontée en France avec un jeune de l’asso. A peine passé les Pyrénnées, j’allume le poste sur France Inter. Le jeune un peu réticent (j’euphémise) tente de résister à ma charge culturelle. Coup de bol, l’émission « Là bas si j’y suis » porte sur Marinaleda, bled situé à 50 km d’où nous étions partis. Fourbe comme je suis, j’use éhontément de l’argument pour éveiller la curiosité de l’ado et surtout me réserver une heure de conduite peinard… Impeccable, durant une heure nous écoutons l’émission quasi mutique. L’expérence décrite est tellement radicale qu’elle provoque ensuite le débat, bien plus enrichissant à mon sens que plusieurs heures d’éducation civique. Alors Marinaleda c’était pour moi un jeune qui découvre un peu stupéfait une manière de vivre ensemble différente, à mille lieu de l’univers dans lequel il baigne. C’est déjà pas mal…

Comme l’expérience m’intérresse, vous l’aurez compris! Je veux décrire un peu plus pécisément le fonctionnement du village. Pour cela je me réfère à quelques informations glanées lors de la journée et à l’émission citée plus haut.

Pour comprendre ce village un petit détour par le passé s’impose. En 1975 Franco meurt. La transition démocratique s’opère en quelques années. En 1979, dans le village de Marinaleda, environ 2000 habitants, les premières élections libres porte au conseil une équipe de syndicaliste. Il faut savoir que le village n’est pas peuplé de Hippy (il ne s’agit pas d’une expérience communautaire ou baba cool tendance fromage de chèvre et tissage de bonnet péruvien), mais de travailleurs agricoles. Pour eux la nécessité créé l’utopie et donc la lutte. Car dans le village la gestion des terres par l’unique propriétaire est calamiteuse (à cette époque en Espagne, et ça n’a guère changé, 98% des terres appartenaient à 2% de la population). Alors les personnes en âge de travailler émigraient pour le boulot. Leur revendication au départ elle est là, pouvoir travailler et vivre sur leur terre natale. Vous remarquerez la violence et le caractère irrationnel de la demande!

Il n’entrevoit qu’une solution, récupérer les terres et la gérer eux mêmes. Logique implacable et volonté stupéfiante pour des villageois qui lutteront pendant 15 ans pour exproprier Monsieur le Duc. Imaginez, 15 ans, c’est long lorsque le pouvoir tente de contrecarrer un expérience qui fait peur (du genre l’empire rouge contre attaque!!!), emprisonnement des leaders, menace sur les villageois, désinformations etc… Ce qui les amènent à chasser la guardia civil du village.

Pourtant ils y arrivent. Sans doute les autorités se sont dit qu’il vallait mieux lâcher, qu’au moins on n’entendrait plus parler d’eux et qu’ils finiraient bien par se casser la gueule les bouseux.

Ben au contraire « les bouseux » ils avancent et toujours de manière étonnante. Une fois les terres expropriées ils votent leur collectivisation. Elles sont bien de la commune et non des individus. Ils diversifient la culture et montent une usine de transformation des produits agricoles. Les produits sont vendus sur le marché classique et non sur des marchés de niche ou la charité est le moteur de la vente. Économiquement le modéle est viable, même sur le marché ultra concurrentiel de l’agroalimentaire. Parralèlement ils avancent dans le domaine sociale. Et oui, les bénéfices n’attérissent pas dans les poches des actionnaires ou des dirigeants, parce que les dirigeants c’est eux! Et détail qui a son importance, ils ont votés le salaire unique et égal quelque soit le poste occupé (49 euros par jour pour 6H30 de travail, bien au delà du smic espagnol)! Alors de l’argent il y en a (et pas dans les poches du patronat). Ils développent les infrastructures sociales, sportives (très beau stade « Ernesto Che Guevara »!). Ils investissent dans la construction des maisons, louées à 15 euros par mois. Pour exemple la crèche est à 2 euros par semaine. Politiquement ils créent de nombreuses assemblées qui sont autant de contres pouvoirs, par exemple l’assemblée des sans voix… Chaque décision, chaque investissement est votée en assemblée. Ils en réunissent entre 80 et 90 par an. Les élus ne percoivent aucunes indemnités pour leur mandat. Mandat qui peut être mis en jeu à chaque assemblée. Ah si petit clin d’oeil au contribuable ronchon et sceptique devant cet étalage d’investissement public, Marinaleda se paye le luxe de connaitre le taux d’imposition local le moins élevé d’Espagne…

Alors à tout les résignés qui expliquent à longueur de temps que rien n’est possible, que le marché, que la dette et que gnagnagna et gnagnagna… Ben si, ils y a d’autres solutions à inventer. Alors bien sûr il faut y mettre des bémols. Ca marche à Marinaleda parce que c’est petit et que la démocratie directe n’existe que dans ce cadre. Il faut aussi un investissement citoyen incroyable et un souci de la collectivité permanent. Ce qui nous ferait pas de mal à mon sens… Et puis il faut se résoudre à gagner le même salaire que son voisin, pas évident…

Et la crise la dedans, Marinaleda aussi est touchée. Parce que tout le monde ne travaille pas dans les champs et dans l’usine, que donc les ouvriers de la construction sont au chômage. Ils ont donc choisient de répartir le travail au maximum. Le taux de chômage à Marinaleda est de 10%, beaucoup me direz vous. Oui mais bien en dessous des 40% de chomage qui touche l’Andalousie. Dans ce contexte cette ville méconnue en Espagne commence à interroger. J’imagine que la scène insolite que nous vivons dans le bar/salle de réunion du village en est une preuve. A l’heure du repas, deux personnes rentrent dans la grande pièce. Deux journalistes qui réalisent un reportage depuis un an sur le pueblo. Diz minutes plus tard un photographe arrive. Il poursuit le même objectif. Dans le bar (à la gestion tournante entre les villageois) nous sommes peut-être douze, dont 7 venus pour parler du lieu…

Une dernière chose, à par les fresques peintent sur des murs, ce village est atrocement banal. Les maisons, les commerces, les habitants rien ne diffère d’un autre village andalou. Rien d’exotiquement révolutionnaire, nous sommes loin des clichés communautaires. Pour ceux qui veulent en savoir plus, en plus de l’émission de Daniel Mermet, un film existe que je ne connais pas mais dont les références sont disponibles sur le site de l’émission « là bas si j’y suis ».

Fanch: C’est d’apparence un village andalous comme un autre avec une école, une mairie, deux trois bistrots, un centre culturel relativement disproportionné par rapport au nombre d’habitant, mais sans plus. Les ombres des orangers ornant les trottoirs de l’avenue principal se projettent sur les façades blanche des masures alignées. Mais très vite, quelques détails révèlent la véritable identité des lieux. A commencer par La nomination des rues, allées et avenues qui dénotent de ce que l’on a l’habitude de lire ici, en Espagne. Avenue Liberté, Rue Ernesto Che Guevara… Puis, sur le portique du café devant lequel Greg éteint le moteur de sa veille AX est inscrit en majuscules de fer forgé: -MARINALEDA-UNA UTOPIA HACIA PAZ-OTRO MUNDO ES POSIBLE- Marinaleda, une utopie vers la paix, un autre monde est possible. Message apposé ici par le tenancier, non pas par pure excentricité mais parce que c’est la devise de la petite commune de Marinaleda. Plus loin, des fresques (outils de lutte qui rappellent étrangement celle que l’on trouve à Derry) de qualité pictural diverses ont été déposé sur un mur laissé à la porté du passant pour qu’il puisse y décharger, y partager -librement, semble-t-il- ses opinions. Une utopie vers la paix… et ça fait quasiment quarante ans que ça dur. Quarante années que d’étranges règles contraire à la déontologie du dogme capitaliste, sont appliquées pour le bien et le confort de tous. Le taux de chômage avoisine les 10% contre une moyenne de 40% dans le reste du pays, les salaires et loyers sont uniques et personne ici n’a l’air de s’en plaindre. Les habitants de Marinaleda ont élu leur maire en 1979 dans l’espoir d’établir, non pas une démocratie politique mais une démocratie économique et social qui semble-t-il, a porter ses fruits(qui à 18 ans,était le plus jeune élu d’Espagne). Une enclave autonome, unique au monde selon les dires d’un documentariste rencontré sur les lieux. Ce fut d’ailleurs l’un des sujet de là bas si j’y suis proposé par Daniel Mermet que je vous conseil d’écouter (ici) et qui vous en dira bien plus sur l’histoire passionnante et les principales caractéristiques de fonctionnement de Marinaleda.
l’utopie est décris par les dictionnaires comme un idéal social ou politique qui ne tient pas compte de la réalité ou jugé irréalisable… Marinaleda aurais elle aussi changé le sens du mot utopie…?