Mercredi 15 octobre 2014

0 km

U Pein bridge, Mandalay

N 21°53,615' E 96°03,0936'

73 m

Jour 657 – Mandalay

Fanch : Dimanche 12 octobre. Ça tangue comme sur un zodiac un jour de houle, latéralement et/ou dans le sens de la marche. Les mécaniques claquent, grincent, vibrent de tous côtés et provoquent un vacarme incessant. Nous sommes dans le train birman, le genre de train sans porte où l’on peut se suspendre dans le vide en s’agrippant aux poignées des petits escaliers, un train que l’on peut attraper en marche, d’où l’on peut descendre avant l’arrêt complet des machines. Ici on a le temps de saluer les vieux qui lisent leurs journaux assis sur les rails, on a le temps de sourire aux femmes qui étendent le linge sur les bas-côtés ou d’attirer l’attention des mômes qui jouent au foot entre deux lignes… Le chemin de fer birman est une route sur laquelle il y a de la vie…

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Le train accélère progressivement, la violence des chocs s’accentue mais rien ne vient perturber l’ambiance générale… Nous sommes en route pour Mandalay que nous atteindrons demain matin, dix-sept heures plus tard. Barth profite des dernières lueurs et savoure le moment caméra au poing avec en tête un nouveau Haïku. Quand à moi, je me laisse bercer par le rythme des « cloub-cloup, cloub-cloup » des rails et à cet instant précis, alors que je regarde le soleil tomber doucement sur les rizières, pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs.

L’option couchette était plus cher de quelques euros mais je ne regrette rien. Si déjà le voyage peut s’avérer éprouvant depuis notre cabine partagée, je n’ose imaginer ce qu’il en aurait été, assis sur les banquettes de bois de la classe éco où des dizaines d’hommes de femmes, d’enfants et de vieillards dorment entassés dans des positions complètement incongrues. Le marchand de sable de la ligne Yangon-Mandalay aime jouer à Tetris, moi qui pensais être capable de dormir n’importe où n’importe quand, je prends ici conscience que je suis novice en la matière et une fois de plus, que le confort est une notion toute relative, qu’on se le dise.

Enfin bref, c’était un tout petit article pour dire que nous aurions aimé faire cette route en vélo mais encore une fois, le temps manque, nous devons joindre la frontière indienne d’ici une dizaine de jours et donc prendre des « raccourcis ». Mais bon, le train birman est un beau lot de consolation, le jeu en valait la peine.

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Barth : Mandalay fait partie des étapes incontournables du circuit touristique birman en tant que capitale bouddhiste, et ça se sent tout de suite au nombre de chauffeurs de moto-taxi qui vous proposent une excursion sur les différents sites historiques des environs… Notre premier petit déjeuner dans cette ville est interrompu par la visite d’un moine de quatre-vingt douze ans, qui nous raconte dans un anglais impeccable, que de son temps, la route que nous avons emprunté pour rallier la frontière Thaïlandaise à Yangon, lui prenait un bon mois… A pied bien entendu ! Ce devait être sans poussière et gaz d’échappements, dans le silence de la jungle, la belle époque quoi !.. Le retour au présent est assez radical. Ayant remarqué que la connexion internet de notre hôtel est bien plus stable que celle de Yangon, on décide de prendre une journée pour boucler les dernières urgences (achat de billets d’avion en ligne avec les parents de Fanch qui nous envoient en direct live des codes reçus par téléphone, synchronisation du site et rédaction d’un genre de cahier des charges à Biji Biji pour anticiper au maximum notre intervention dans un mois) avant d’explorer à notre manière les environs…

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Nous partons donc le lendemain en direction de la cité royale, une immense forteresse carrée de 2,5 km de côté, entourée d’une large douve et qui semble être le cœur historique de Mandalay. La première entrée que nous visons n’est pas ouverte aux visiteurs, et quelques taxis motos se font un plaisir de nous proposer leurs services pour atteindre l’autre porte à l’opposé de la citadelle, soit à une distance de cinq kilomètres.. On négocie un peu et nous voilà partis pour l’entrée officielle, avec un contrôle de police au beau milieu ayant apparemment pour seul objectif de soutirer un peu d’argent à un de nos chauffeurs. « They just want money !.. » me dit-il… Et ce ne sont pas les seuls, car l’entrée dans la citadelle coûte 10 dollars par personne.. C’est le prix du pass journalier pour visiter tous les sites payant de Mandalay en mode marathon, non négociable. Pas question de s’embarquer dans ce genre de business, on repart à pied, en direction d’une petite montagne recouverte de pagodes et dont l’exploration gratuite devrait nous occuper l’après-midi. Une longue série d’escaliers, souvent squattés par différents marchands du temple (souvenirs, rafraîchissements, astrologie..) nous conduit à la pagode la plus élevée, d’où la vue sur Mandalay est assez impressionnante malgré la poussière qui flotte dans l’air. Pendant que Fanch se pose un instant pour enregistrer quelques sons, je salue d’un sourire un jeune moine qui engage alors la conversation en me disant qu’il est étudiant en anglais et langue bouddhiste et qu’il se propose de nous accompagner un peu, histoire de pratiquer son anglais.

Nyarna

Nyarna

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Le soleil commence à rougir au-dessus de l’horizon, l’heure à laquelle des cars entiers de touristes débarquent pour mitrailler le « sunset », le temps pour nous de fuir en compagnie de notre ami le moine. Shinnyarnadaza de son nom bouddhiste complet, Nyarna pour les jours ordinaires, marche avec nous les cinq kilomètres qui nous ramènent à l’hôtel, tout en discutant de choses et d’autres. Issu d’une famille aisée de Yangon, il a choisi à l’âge de douze ans de devenir moine et à seize ans il vient tout juste de débarquer à Mandalay pour y commencer ses études. Nous sympathisons rapidement et lui parlons un peu de notre séjour à Tha Bar Wa, le centre de méditation qu’il connaît aussi. Lui nous parle de sa peur de l’Islam, nourrie par une vague d’assassinats perpétrée par des musulmans extrémistes du Bangladesh et ayant visé des bouddhistes l’an passé. Et cette crainte a l’air aussi alimentée par le discours des médias internationaux qu’il semble suivre attentivement car il est le premier birman capable de nous citer le nom de notre président de la république, dont il a entendu parler suite à l’engagement de la France dans la lutte contre l’état islamique au moyen orient… Nous tentons de lui faire comprendre que nous avons traversé de nombreux territoires musulmans plein de gens formidables, mais en vain. La non-violence du bouddhisme n’empêche pas semble-t-il une certaine forme d’obscurantisme… Mais nous plaisantons aussi quand il se cache les yeux en passant près de couples d’amoureux qui s’embrassent discrètement sur les quais de l’immense douve de la citadelle que nous longeons. « I cannot see that ! » répète t-il, plus ou moins sérieusement… Une fois arrivés à notre hôtel, rendez-vous est pris pour aller le visiter à son monastère/université le lendemain. La soirée est encore une fois studieuse pour nous, après avoir avalé un délicieux poulet au curry dans une sorte de restaurant de rue installé à même le trottoir.

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Mercredi 15 octobre, un petit coup de vélo et nous retrouvons notre ami Nyarna en début d’apès-midi, à l’entrée de son monastère. Trois milles moines vivent ici habituellement mais en ce dernier jour de vacances annuelles l’endroit est plutôt calme. Nous nous arrêtons un instant devant un immense panneau d’affichage présentant des photos totalement impudiques des victimes de la vague d’assassinat islamistes, accompagnées d’un discours en langue birmane dont nous ne saurons pas s’il condamne les assassins, ou l’islam dans sa globalité… Nous filons ensuite vers l’ancien monastère du même nom, une merveille en bois de trois siècles d’âge que nous visitons dans une chaleur écrasante. Ensuite, une petite heure de bus pour atteindre un des sites touristiques de Mandalay, un ponton de bois qui enjambe un lac où de nombreux pêcheurs bravent les rayons meurtriers du soleil en s’immergeant totalement dans l’eau. Les cannes à pêches semblent léviter au’dessus de l’eau, suspendues aux chapeaux qui trahissent la présence des pêcheurs. Je me régale avec l’appareil photo, mais hélas Fanch ne me suit pas pour un éventuel Haïku, quelque chose n’est pas passé au déjeuner et le pauvre tourne de l’oeil.. Nous abrégeons donc un peu la visite, juste à temps pour éviter la nouvelle invasion de « sunset addict tourists » et retournons au monastère pour y récupérer nos montures, faire nos adieux à Nyarna que nous espérons revoir un jour en France, quand il aura passé l’âge de 21 ans, ce qui lui permettra de sortir de son pays… Demain la reprise du pédalage s’annonce torride si le temps chaud et sec se maintient, une bonne nuit est nécessaire pour encaisser.

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