Vendredi 24 octobre 2014

130 km

Route Kalemyu - Tamu

N 23°54,2679' E 94°10,8172'

178 m

Jour 666 – Sortie de secours

Barth : Jeudi 23 octobre vers 4h30 du matin. Le chargement de la dizaine de longues péniches est enfin terminé. Quelques coups de klaxons couvrent soudainement le vacarme des moteurs qui mettent les gaz et les embarcations s’élancent ensemble dans la pénombre du fleuve en manquant de peu de se rentrer les unes dans les autres. Nos places adossées au moteur ne nous inspirent pas vraiment. Heureusement il y a le pont supérieur pas entièrement recouvert de marchandises, où nous pouvons nous étendre chaudement habillés pour regarder quelques instants les étoiles tanguer au rythme des lacets du fleuve, avant de sombrer dans un sommeil comateux…

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Est-ce le froid ou le bruit des premiers passagers commençant à bouger qui m’a réveillé juste à temps pour apercevoir l’étincelance dorée du premier rayon de soleil ?.. Toujours est-il que ce froid m’engourdit totalement et m’interdit de trouver le courage de me lever pour photographier ce spectacle éphémère, tout autant que de me rendormir pour de bon… Je repense à notre soirée d’hier, à notre rencontre avec Thaik, un informaticien de 45 ans qui nous a généreusement proposé de prendre une douche dans la maison/salle de classe de ses parents, de siroter un coffee mix et de profiter de sa connexion internet pour rendre notre nuit d’attente plus agréable que sur le quai. Mais ce fut surtout une magnifique rencontre avec des birmans curieux, ouverts d’esprit et sans doute plus connectés sur le monde que la plupart des gens que nous croisons sur la route. « I hate tourists, but I really love foreigners ! » Une réplique du père de Thaik, suivie d’un éclat de rire, que nous ne sommes pas près d’oublier ni Fanch ni moi…

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Le soleil a fini par réchauffer un peu l’atmosphère sur le pont et à éclairer les falaises limoneuses qui défilent de part et d’autre du bateau, tantôt chapeautées d’une pagode dorée plantée au milieu des palmiers. Je grignote quelques gâteaux achetés sur le marché la veille entouré de nombreux passagers commençant la journée avec une canette de bière ou une chique de bétel adroitement crachée par-dessus la tête des gens qui se faufilent sur la petite passerelle qui déambule autour de la cabine principale. La journée passe ainsi, à contempler le défilement hypnotique du paysage entre deux absences somnolentes, abrités du soleil de plomb par une bâche. Myo Min Thant, un paysan d’une vingtaine d’année qui n’a jamais entendu parler de la France, de Paris, ni même de la tour Eiffel, m’explique être le seul de son village à parler anglais pour la simple et bonne raison qu’il passe son temps libre à bouquiner de la littérature anglaise… Un belle rencontre qui contrebalance le spectacle un peu plus navrant de la bande de jeunes qui descend bières sur bières en plein soleil à quelques mètres, et qui me replonge pour quelques heures encore dans mes pensées au sujet de ce pays que nous nous apprêtons à quitter…

Je revois les ambiances de bistrots que nous avons parfois fréquenté, souvent tenus par des chinois dans les grandes villes, avec la patronne assise devant une table au fond de la salle, face à une assemblée masculine qui s’enchaîne les bouteilles de bières et les scotchs secs ou coupés à l’eau… Et tous ces gamins qui viennent prendre commande en un clin d’œil avant de brailler les instructions en direction de la cuisine tout en surveillant les arrivées et départs des autres clients, le tout avec une dégaine qui donne l’impression qu’il ont trente ans de métier derrière eux. Je me souviens aussi d’une de ces pauses au milieu de nul part, à boire un thé sur le parvis d’une maison qui vend bétel et essence au litre, avec toute la famille absorbée dans un épisode de « Walker Texas Ranger » leur servant une Amérique aussi irréelle qu’obsolète. A l’opposé, au cœur des villes les plus riches, il y a cette nouvelle classe aisée qui consomme le dernier cri du fashion, bercée par les boums boums des festivités nocturnes de la grande kermesse démocratique. La démocratie existe bel et bien en comparaison avec le régime qu’a subi le Myanmar précédemment, mais elle s’exprime surtout par le biais de mercantilismes de tous poils, au lieu d’être un considérée comme un véritable outil de libération. Comme toujours, le survol que nous faisons de toutes ces cultures traversées ne permet pas de pousser l’analyse, mais j’ai ressenti dans ce pays un énorme potentiel, une population en soif de progrès et de changements, et consciente de la nécessité d’entrer en contact avec l’extérieur, de sortir de l’isolement qui les coupe du monde… Mais sans doute trop inconsciente des embûches et des pièges qui menacent leurs traditions, leur patrimoine naturel impressionnant en se tournant les yeux fermés dans vers le dieu de la consommation.

« Kalewa ! Kalewa !.. » Une étrange agitation s’empare de notre bateau à l’approche de cette première escale après 12h de navigation. Pour nous c’est le terminus, et une fois réveillé et ayant retrouvé mes esprits, j’ai tout juste le temps d’atteindre l’avant du bateau où sont stockés nos bagages et vélos avant qu’un incroyable abordage ne se produise. De toutes parts, une trentaine de pirogues viennent de s’arrimer au bateau et une armée de vendeurs, vendeuses, quêteurs.. se répand sur la passerelle déjà étroite, effaçant tout espoir de pouvoir débarquer notre barda sans faire d’acrobaties. On y parvient tant bien que mal et attendons que l’ambiance retombe un peu après le départ du bateau pour gravir la pente boueuse qui permet d’accéder à la route. Du peu qu’on en aura aperçu, Kalewa est un gros village installé autour d’une pagode sur une falaise de terre qui surplombe le fleuve de quelques dizaines de mètres. La lumière de fin de jour, après douze heures d’hypnose, et avec la petite foule de curieux qui sont venus toucher des yeux ou des mains les deux extra-terrestres que nous sommes, rend le moment assez mystique, comme hors du temps. Mais je suis trop groggy et un pas vraiment à mon aise avec toutes les affaires qui peuvent glisser dans le fleuve pour sortir la caméra. Nous n’avons pas vraiment le temps de toute façon, la nuit est en train de tomber et il nous reste une cinquantaine de kilomètres à faire jusque Kalemiu, en tuk-tuk cette fois-ci.

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Un visa d’un mois dans un pays étendu comme la Birmanie passe très très vite !… Nous devons passer la frontière demain et avaler en une journée les 130 kilomètres qui nous séparent de Tamu. Une journée marathon donc, sur une route relativement plate et propre et dans une chaleur supportable. Ironie du voyage, c’est le jour où nous sommes le plus pressé que les rencontres se bousculent, comme cet instituteur et son fils qui nous offre le café, Paul, étudiant en anglais qui partage un moment avec nous le temps d’un rapide déjeuner, ou encore ce magnifique système D de générateur hydro-électrique aperçu une fraction de seconde dans un des ruisseaux de bord de route, et qui en temps normal aurait pris place dans notre galerie d’objets libres. Mais c’est ainsi, il faut foncer aujourd’hui et se contenter de survoler cette accueillante vallée, fief de nombreuses minorités chrétiennes si on en croit le nombres d’églises aperçues. Sur notre gauche, une chaîne de montagnes bouche l’horizon et attire notre regard de manière obsédante. C’est l’Inde qui nous attend… On s’est un peu rattrapé ce soir en papotant avec Sai Kyaw Kyaw, le vendeur de crêpes (ressemblant à s’y méprendre à celles de la Bretagne!) et qui nous a donné rendez-vous demain matin pour notre dernier petit déjeuner birman…

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L’Inde se fait déjà sentir depuis que nous avons repris la route de Mandalay. Notre saut en train de Yangon à Mandalay nous a enfoncé dans les terres et les paysages traversés ces derniers jours ont totalement changé. Palmiers, cactus, eucalyptus et autres grands et vieux arbres qui bordent et ombragent la route, on commencé à remplacer la jungle luxuriante. Un air plus sec, le lit sableux des rivières asséchées et la diversification des cultures nous font comprendre que nous avons changé de climat et la présence croissante de ces grandes vaches blanches me rappellent l’Inde sans avoir jamais y avoir mis les pieds… Nous avons passé aujourd’hui le tropique du cancer. Après une grosse demie-année en zone tropicale et équatoriale, l’abordage de ce nouvel environnement me procure la même sensation qu’à la sortie du Sahara, à la frontière sud de la Mauritanie.. D’un seul coup on se souvient avec autant de surprise que d’évidence et de soulagement que le monde est changeant, qu’il y a une porte de sortie dans l’aquarium moite et étouffant que nous explorons depuis un bon moment.. Et ça fait du bien ! Avec un peu d’altitude, une soirée aérée par un vent frais c’est aussi bon qu’un rayon de soleil en plein hiver. Mais je ne m’enflamme pas, il fait encore bien chaud le jour et des bulles tropicales se cachent certainement au détour d’une vallée mal ventilée. C’est juste l’appel du continent, des plaines, des montagnes et des déserts qui nous attendent, qui s’est fait entendre très discrètement…

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