Dimanche 22 février 2015

0 km

Hospital road, Udaipur

N 24°35,407' E 73°41,662'

575 m

Jour 787 – Ivre d’Inde…

Barth : Udaipur sera notre dernière étape indienne, avant le passage forcé par Delhi pour prendre notre avion. Ces derniers jours de route et les températures qui grimpent de jours en jours nous ont beaucoup fatigué, et comme le disait Fanch nous sommes déjà partis d’Inde dans nos têtes. Déjà en train de planifier le saut en avion, l’atterrissage à Tbilissi où il semble qu’il y a pas mal de choses à faire, et en train de boucler cette étape ô combien intense en préparant le tournage du prochain checkpoint. La Venise du Rajasthan n’est pas le pire endroit au monde pour ce programme bien chargé. Même si pour l’heure je n’ai pas poussé l’exploration bien loin, le calme de la chambre au Hanuman Ghat Hotel me paraissant depuis notre arrivée la plus délicieuse expérience à vivre en ce bas monde…

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Car oui, le constat est sans appel, Geocyclab n’a pas été à la hauteur de ses ambitions dans ce pays unique et imprévisible. Il y a de nombreuses circonstances qui expliquent que nous ayons été pris de court à ce point. A commencer par le fait que cette traversée de l’Inde s’est faite en deux temps, interrompue par un mois de travail à Kuala Lumpur, suivi de vacances au Népal et dans l’Hymachal Pradesh. Forcément, ça casse un peu l’immersion. Mais ce n’est sans doute pas plus mal au final, car je ne suis pas sûr que nous aurions tenu le coup d’une apnée continue de trois mois, tant nous étions rincés en arrivant ici la première fois, après la dengue thaïlandaise et la traversée pressante de la Birmanie. La deuxième raison tient au fait que nous ayons été si préoccupés pendant tout notre séjour par le point d’interrogation du Pakistan. L’horizon de nos coups de pédale quotidiens, habituellement chargé de projections et d’impatience, a été remplacé par l’aéroport de Delhi dont nous ne connaissons que trop bien les charmes exotiques en compagnie de deux vélos couchés et d’une dizaine de sacoches… L’impasse se dessinait petit à petit et a fini par transformer notre relation à la route. Et ajoutons à cela un manque de chance ou de flaire qui fait que nous n’avons pas réussi à contacter ou à rencontrer les quelques pistes que nous avions en vue pour notre enquête sur le Libre.

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C’est ainsi. Il n’y a pas lieu de s’en plaindre ou de s’en trouver déçus. Les deux années passées nous ont enseigné qu’il était bien vain de chercher à lutter contre la providence, et quand bien même on aurait essayé que l’Inde aurait vite fait de nous en détourner. Ici les règles du jeu ont changé, nous ne traversons pas un territoire plus ou moins habité en vélo couché comme nous avons l’habitude de le faire. Non, ici nous sommes une attraction ambulante, envoyée par les dieux ou le gouvernement selon le degré d’imagination de notre public à la curiosité inépuisable, et l’Inde est alors notre spectatrice autant que nous en sommes ses spectateurs. Ce phénomène de miroir nous déconcentre de notre projet, nous demande bien plus d’énergie que dans n’importe quel autre pays, et rend impensable l’idée d’ajouter une visite touristique au menu de nos journées.

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Mais tout ceci ne m’empêche absolument pas de savourer mon premier voyage en Inde, bien au contraire ! Je n’ai jamais ouvert aussi grand mes yeux dans l’espoir de déchiffrer un indice, de déceler un geste, un signe, une marque susceptible de donner un sens à l’enchaînement de micro-événements, de spectacles et de surprises qui rythment sans interruption le cinéma réel de la rue indienne. Tout n’est que vibration ici. Les mots qui servent à différencier la ville de la nature, l’homme de l’animal, le public du privé, ou encore le raisonnable du fou, ne sont plus d’aucune utilité. Il n’y a plus de sons, de musiques, de voix, de klaxons, de moteurs, tous fusionnés dans une clameur folle qui ne se tait que quand toutes les étoiles sont visibles. Il en va de même pour les couleurs, les formes, les constructions, les objets naturels, les êtres animés ou inanimés, les décors et les paysages, qui s’entremêlent et discutent ensembles au mépris de toute logique, dans un grand bain de poussières, de fumées et de lumière..

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Le plus troublant sans doute est que la règle devient la même pour les humains, quand il devient difficile de communiquer avec une seule personne tant elle est en interaction avec les autres, souvent trop nombreux. Alors il n’y a plus qu’à suivre la danse, ou tout au moins la suivre du regard…

Et apercevoir une grue huppée, un paon, un envol de perruches vertes, un sadou qui se baigne, le gros œil affolé d’un buffle que nous doublons sur une route trop étroite, ou le frémissement de moustache du chef du village quand il découvre le portrait de lui sur l’écran de la caméra.

Et constater l’impressionnante urbanisation d’un pays de plus d’un milliard d’habitants en pleine croissance économique, tout en se faufilant prudemment entre les piles de béton du chantier pharaonique d’une autoroute suspendue…

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