Lundi 17 décembre 2012

45 km

Route d'Ain Zorah

N 34°52,318' W 3°23,101'

463 m

Jour 79 – Route d’Ain Zorah

Barth : Le soleil chauffe déjà la terre tout autour de nous sauf à l’endroit où nous sommes installés, dans l’ombre d’une colline. Le vent souffle mais ne parvient pas à faire sécher les tentes. Nous prenons la route sans boire de thé chaud, une première depuis notre départ…

Nous traversons une immense plaine sur une route quasi rectiligne où le passage des camions soulève un nuage de poussière et de gaz d’échappements. Je commence à différencier au goût et à l’odeur un sans plomb d’un gazole !

Dans cette immensité, nous trouvons une grande place fermée par des murs où une petite boutique ouverte nous permet enfin d’avaler un thé ! C’est le lieu du souk qui se tient le lendemain et quelques hommes sont là à recevoir les livraisons. Nous discutons plus particuliérement avec l’un d’eux qui est infirmier et parle bien le français. Nous apprenons ainsi que nous allons bientôt sortir de l’ex-territoire colonial espagnol, et donc trouver plus de monde à parler français !

Nous repartons sous un soleil de plomb en direction d’Ain Zohra, petite ville accrochée à la montagne que nous devrons franchir le lendemain. Les derniers kilomètres sont un peu durs, la faim et les premières grimpettes de la journée se font sentir… Nous trouvons une petite échope où un homme nous dit qu’on peu manger pour 10 dirhams chacun ! Impeccable, nous voici attablés devant une assiette de crudités, quelques frites et un peu de viande, avec un attroupement de curieux devant nos vélos que nous gardons en vue. À la fin du repas un homme assez agé nous accoste en espagnol, complètement emerveillé d’apprendre que nous sommes français ! Il nous baise les mains, n’en finissant pas de parler sans que nous ne comprenions tout. De son portefeuille il sort une pièce de monnaie française de 1863 qu’il tient de son grand-père, ainsi qu’une collection de billets de nombreux pays. Nous devons quitter la boutique qui ferme et nous tombons de haut quand le patron nous indique que le repas nous coute 280 dirhams, soit 28 euros ! Nous sommes coincés, nous n’avons pas négocié avant et il n’y a plus personne dans le restaurant pour nous venir en aide… On s’en tire à 170 dirhams avec amertume.

Direction un café pour prendre le thé ! Les enfants sortent de l’école et s’attroupent petit à petit devant l’établissement. Je pars avec Fanch et le patron du café faire quelques courses pour le soir qu’il nous offrira en plus d’avoir négocié le juste prix ! De retour aux vélos, c’est un peu la panique, une soixantaine d’enfants entourent Fanch et Fanchic et j’apprends que le préfet local est parti avec leurs passeports… Nous décampons donc rapidement jusqu’au poste de police où après nous avoir expliqué que pour notre sécurité il fait une copie de nos papiers ( comprendre : il ne se passe pas grand chose ici alors je m’occupe comme je peux… ) nous pouvons enfin repartir ! Ouf !

Nous sortons de la ville avec le soleil en pleine face et l’ascension du col commence déjà. Quelques pauses pour discuter avec des passants toujours trés prévenants quand à notre itinéraire, et nous trouvons enfin un coin pour la nuit. Au bord d’un petit torrent assêché où nous pouvons faire du feu à l’abri du vent et des regards indiscrets, et même nous laver ! La soupe de ce soir rattrape celle d’hier, mais misère, dans notre précipitation de tout à l’heure, nous avons oublié le pain !…

Fanchic : Journée riche, encore, le Maroc nous accueille avec une convivialité que je n’avais encore jamais connu. Chaque pause est l’occasion d’un bavardage ou d’un simple salut. Le bruit du klaxon qui d’habitude me hérisse m’a fait maintenant me retourner en souriant. Parce qu’à chaque fois (ou presque, parfois c’est juste pour prévenir que le mec va tenter une manœuvre hasardeuse) c’est un encouragement.

Notre première halte est l’occasion de rencontrer Cherif, qui tient un dispensaire dans un village abandonné. L’endroit est un vestige de la colonisation espagnol. Le poste d’administration n’est plus qu’une ruine donnant sur une place vidée de toute activité. Il parle très bien français nous permettant d’en savoir davantage sur le passé du lieu, sa vision du Maroc. Quand il nous questionne sur la crise, nous renvoyons la question, réponse « mais au Maroc c’est toujours la crise ». Il me propose un petit tour dans le dispensaire, un bâtiment vaste, mais dont une seule pièce est occupée, c’est son bureau… Il est le seul ici à proposer des soins, il est infirmier mais c’est devenu le médecin.

Nous passons ensuite à Ain-Zorah, petite ville perchée à flanc de colline, les discussions se succèdent, chacun y va de sa question, de sa proposition d’étape. Je finis par connaître par cœur les prochaines villes à traverser. Bon on se fait aussi arnaquer, c’est la première fois, du moins de façon aussi flagrante. Le repas qui nous est servi nous revient plus cher qu’en France. Pas de bol, le mec à qui j’avais au départ demandé le prix n’était pas le serveur. Il m’a donné le prix qu’il payait (10 dirhams) et pas celui qui nous est ensuite demandé (80 dirhams). Ça fait mal au (…), la tentative de marchandage se solde par un rabais de 20 dirhams. C’est à prendre comme un vaccin. Maintenant je négocierais tout avant de passer commande. La rancune est vite oublié, dans la foulée un mec nous invite chez lui puis nous paye l’ensemble de nos courses, pourquoi, comment, j’arrive toujours pas à comprendre… Entre temps un « vieux » nous alpague, c’est carrément les embrassades quand il sait que nous sommes français. Il nous montre fièrement une pièce française qu’il enveloppe précieusement dans son porte monnaie (elle date de 1800 selon lui, et de ce que j’en comprends, il y a donc une marge de plus ou moins 100 ans). Nous comprenons qu’il collectionne les billets européens qu’il nous montre une nouvelle fois. Je suis « fasciné » par l’intonation presque l’idolâtrie qu’il met à nous parler de l’Europe. Il reste difficile à suivre dans son mélange d’espagnol et de berbère. C’est bon je suis perdu, j’arrive plus à suivre, mais lui continue, veut nous payer le repas (chez les escrocs). C’est simplement surréaliste comme scène…

Dans la même ville un type parlant impeccablement le français s’arrête devant Fanch, dans sa belle voiture, et se présente comme le préfet. Il lui demande ses papiers. Je ne vois rien, absorbé par les questions que me posent une bonne vingtaine de mômes. Fanch me rejoint me dit qu’il faut que je montre mes papiers à ce type. OK, je m’exécute et lui explique que nous sommes trois. J’ai pas le temps de finir qu’il me demande de le rejoindre au poste de police et démarre avec… nos passeports. J’ai comment dire, un petit moment de flottement… Les gens m’explique qu’il s’agit bien d’un policier, ben moi ça me rassure à peine. Barth nous rejoins et nous partons fissa au poste. Ils ont déjà fait des photocopies des passeports, pourquoi? La réponse est évasive mais l’ambiance très cordiale, il nous redonne les passeports avec un grand sourire. Là encore la procédure m’échappe. Mais comme toujours « C’est le Maroc, y a pas de problème ».

Et puis la journée se termine par une décision, je la mûris depuis un moment…

Fanch :  Je n’ai pas grand chose à raconter, ou alors beaucoup trop. Oui, c’est cela, les pensées se bousculent dans ma petite caboche et résumer cette journée haute en couleurs me parait difficile . Vous me pardonnerez de ne pas faire l’effort de replonger dans les péripéties de ces dernières heures, pour une fois je laisse glisser les souvenirs dans le vide sans prendre le temps de les immortaliser. La fatigue est bien présente ce soir et je sens que je traverse une première phase de manque. Un semblant de manque, de repères en tout cas, quand les habitudes mises en place durant toute ces années disparaissent peu à peu, ça fait toujours cogiter. C’est normal et c’est aussi ce que je cherche. Le voyage devient petit à petit un mode de vie, tout se créé chaque jour, pour se détruire trop vite parfois, tout est mobile et rien autour de moi ne se fige jamais.