Dimanche 23 décembre 2012

10 km

Cooperative Mokhtara

N 34°02,147' W 4°36,463'

414 m

Jour 85 – Cooperative Mokhtara

Barth : Il y a des jours comme ça où dès le lever je sens que le vélo ne me veut pas, que la route peut se faire attendre. Comme l’impression qu’il reste quelquechose à faire ou à vivre ici… ou un peu plus loin, après quelques kilomètres de grimpette sous le cagnard. Nous arrivons en pleine digestion de grillades de boeuf au sommet d’une côte où deux hommes nous font signe de nous arrêter à la manière de policiers. Le plus vieux des deux, Hassan et son ami Hassane nous invitent à prendre le thé, et à voir leurs regards pétillants, je sens que ça peut nous prendre le restant de la journée. Quelques minutes plus tard, nous sommes donc confortablement étalés sur les canapés et matelas qui meublent le salon d’Hassan, à siroter le thé en devisant sur la marche du monde.

Hassan a fait des études de philosophie il y a longtemps. Il excelle dans l’art de mélanger une pensée libre aux coutumes et proverbes berbères, marriage on ne peut plus rayonnant qui me va droit au coeur. Son frère mort il y a quelques années lui a laissé la responsabilité de s’occuper de sa femme et ses deux enfants en plus des siens.

Hassane quant à lui, après avoir vécu une dizaine d’années en allemagne, travaille aujourd’hui à Agadir dans le tourisme, et vit le reste du temps dans ce petit coin aux confins sud de la région du Rif. L’amitié qui lie ces deux hommes se fonde apparement sur ce petit bout de terrain, ex-coopérative agricole tenue depuis 1945 et jusque dans les années 80 par des français. En visitant les vestiges de cette autre époque, les deux compères nous vantent la qualité de vie de ce petit hâmeau où rien ne manque, dans l’espoir que de nouveaux français viennent relancer un peu les affaires ! J’ai dit à Hassan que j’y songerais pendant le grand voyage qu’il nous reste à accomplir. Inch’Halah…

Nous sommes reçus comme des princes, difficile de refuser l’invitation pour dormir chez Hassan ce soir. Nous descendons à sept dans un petit taxi jusqu’au café, sans doute pour ne pas déranger la préparation du repas par sa femme… Comme le veux la coutume, nous dînerons entre hommes, parlerons entre hommes, avec le poste de télévision allumé en guise de fond sonore. Mais je crois que si sa femme parlait le français, il serait bien plus simple de la complimenter pour le repas royal que nous venons d’engloutir ! Quand la barrière de la langue se superpose aux moeurs traditionnels il faut se méfier des effets de déformation…

Je m’endors en méditant sur un des proverbes berbères qu’Hassan nous aura traduit entre deux éclats de rire : « Une chèvre, même si elle peut voler, ça reste une chèvre..! »



Fanch : Deux hommes parmi d’autres attendent debout sur le bord de la route, je ne saisis pas encore quoi mais une chose est sûr, comme les autres ils me sourient. Mais là, j’ai envie de m’arrêter. Le plus vieux des deux lance un « Police! » avant de s’esclaffer franchement. Le regard malin mais franc, les joues creusées par le temps et sa moustache bien entretenue lui confère l’air du sage berbère mais avec son bonnet de travers et à sa manière de rire, on devine très vite que derrière cette enveloppe corporelle se cache une âme d’enfant joueur. Son amis, plus jeune, la quarantaine environs, nous observent les mains derrière le dos. Il est coiffé d’une casquette-béret et vêtu d’un survêtement bleu marine. Les traits de son visage inspirent la sympathie. Ils se présentent, Hassan et Hassane ou encore « Hassan Premier » et « Hassane deux » comme ils aiment en rire. Les deux amis nous invite pour le thé, naturellement, pour discuter un peu.

C’est dans sa modeste maison qu’Hassan Premier nous accueil. Nous rentrons par la petite cuisine pour accéder au salon, je ne le remaquerai que plus tard mais à cet instant nous avons déjà visité l’ensemble du logis. 2 matelas sont disposés au sol, un petit lit fait office d’assise, un buffet dont le style rappel étrangement celui du mobilier rustique breton est adossé à la cloison séparant les deux pièces. Au centre est posé une table basse sur laquelle 4 tasses et un théière attendent sagement que l’on s’occupe d’elles. Quelques bibelots kitch font office d’enluminures et cassent un peu la neutralité de la décoration intérieur. Et puis il y a la télé, allumée bien sur. La pièce est sombre même si une petite ouverture laisse passer les rayons enfumés du soleil de 15h. Et c’est ici que l’on va passer les heures à venir, à discuter, boire du thé, discuter, manger et encore causer de tout et n’importe quoi. Tour à tour chacun d’entre nous s’exprime au sujet de la France, du Maroc, de la modernité, des traditions, de religions aussi. Hassan nous parle de son passé de Berbere, Hassane prime évoque sa situation de Marocain exilé en Allemagne puis revenu au pays. Ces deux hommes, ces deux libres penseurs aimant la vie, respectant celle des autres et nous immergent dans un autre Maroc… « Une chèvre avec ou sans ailes, ça reste une chèvre ». Mon seul regret cependant est de n’avoir pas réussis à évoquer le sujet délicat (?) de l’évolution de la parité homme-femme dans ce pays. Il nous est d’ailleurs dificile de rentrer en contacte avec la femme d’Hassan qui pourtant s’occupe de nous comme si nous étions des princes…

Nous décidons de rester pour la nuit. Ce soir les hommes dorment avec les hommes, dans la chambre-salon, la femme et la fille d’Hassan s’endorment quant à elle dans la chambre-cuisine… et le téléviseur tourne toujours.