Samedi 16 mai 2015

45 km

Yeniçağa, Turquie

N 40°46,268' E 31°59,302'

992 m

Jour 870 – Un peu de montagne…

Fanch : C’est maintenant un fait établi, nous ne sommes pas des grimpeurs. Et j’avais du mal à croire que la route côtière puisse nous en faire baver au point de choisir les lacets des montagnes, particulièrement en ayant à l’esprit ce qui nous attend plus loin. Les prochains 30 kilomètres à plus ou moins 10% avec nos bécanes chargées de matos audiovisuel et d’électronique ne seront pas des plus paisibles et on se dit, une fois n’est pas coutume, que la prochaine expédition de ce genre se fera avec une brosse à dent pour l’hygiène, un couteau comme seul outil et un smartphone pour documenter le trip, rien de plus…

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Et oui, ça grimpe dès la sortie d’Abana et nous nous enfonçons à la vitesse d’un marcheur fatigué dans ce paysage d’obliques et de courbes que nous ne côtoyons que trop peu. La route fait d’ailleurs peur aux automobilistes, ils ne sont pas nombreux à emprunter cette voie, la plupart préfèrent les lignes droites et les tunnels des gros axes aux collines sauvages et cela fait bien notre affaire. Six heures plus tard, nous franchissons la limite au-dessus de laquelle la neige n’a pas encore totalement disparue, puis encore une heure de montée et le vent glacé de cette fin d’après-midi nous force à planter les tentes, au milieu des pins, entourés de cimes de roche et de sève. Il parait qu’il y a des ours dans le coin, cool! Des bivouacs comme celui-ci, on en voudrait d’avantage car enfin nous avons rendez-vous avec mère nature, le bruit du trafic ne sera pas la mélodie de notre berceuse… Mais le prix se paye en calories. J’avoue pour ma part avoir trouver un rythme qui me convient et ne me fatigue pas trop, l’idée est de se forcer à avancer lentement, aussi lentement que mon sens de l’équilibre me l’accorde et de ne penser ni à la distance à parcourir, ni au temps.

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Nous roulons vers Kastamonu, un nom fantasmé davantage parce qu’il signifie la fin supposée du passage physique que pour son histoire. Oui, Kastamonu, nous y sommes et malgré les conseils du vendeur de miel croisé ce matin sur le dernier col de cette étape, nous ne nous y arrêtons pas pour son musée mais pour manger, se ravitailler et prendre des nouvelles de nos contacts à Istanbul via la Wifi d’un restaurant kebab-köfte. Ainsi va la vie sans moteur et sans finance, on reste très pragmatique. Qu’on se le dise, visiter les monuments et attractions touristiques d’une ville implique d’y passer du temps et bien souvent d’y rester la nuit. Hors nous n’avons plus les moyens (vous l’aurez compris) ni de se payer un hôtel, ni de flâner dans les jardins publics, la montagne nous ralentit considérablement alors qu’Istanbul est encore loin.

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Passé Kastamonu, l’asphalte prend des allures de piste, le relief s’il a perdu de sa majesté reste encore tortueux. Mais en optant pour cet axe secondaire, nous échappons à la folie de la quatre-voies et nous nous offrons une verte prairie le temps d’une nuit froide, humide mais assez loin des agglomérations pour admirer à sa juste valeur le silence infini d’un ciel chargé d’étoiles. Mais cette délicieuse virée dans les conifères nous ramène rapidement à la civilisation. La civilisation… Un bien étrange terme que les gens civilisés emploient pour définir la « norme » tout en se persuadant qu’ils appartiennent à une espèce intelligente supérieure. Et bien, la civilisation est incommode pour les nomades (petit rappel)… La transition est brutale et s’exécute dans la poussière, à coup de bulldozer dans un vacarme assourdissant. Ici, on défonce la montagne pour élargir la route et casser par la même les courbes irrégulières d’un paysage décidément incivilisé. Voilà à peine quelques heures que nous avons quitté la forêt et je regrette déjà les odeurs de sève. Le silence disparaît à nouveau, il redevient difficile de s’isoler pour le bivouac quotidien et nous dormirons ce soir à la lisière de Karabük à quelques pas d’un rond-point fréquenté par les camions du chantier d’à côté. Istanbul est à environs 400 kms et désormais nous le savons… La situation ne va pas s’arranger.

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Lundi 15 mai. Hier nous croisions furtivement Zsofi et Zsolt, un couple de cyclo-voyageurs hongrois partis de leur pays natal il y à quelques mois dans l’idée de rallier la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, nous rencontrons William, anglais d’origine, slovène d’adoption, qui s’est lancé dans la grande aventure trois jours plus tôt. En un mois nous avons croisé une bonne dizaine de cyclistes partant tous (à l’exception de Sam) vers l’Est. Il faut dire que c’est la meilleure saison pour les départs en direction de l’Asie Centrale car il faut passer avant que l’hiver ne neutralise toutes tentatives de joindre les tropiques du sud-est asiatique. Je sais qu’il est venu pour nous le temps de rentrer mais chacune de ces rencontres me donne l’envie de faire demi-tour ou me conforte dans l’idée que Geocyclab n’est qu’une première étape. En les voyant s’élancer fraîchement vers l’inconnu, le même que nous avions côtoyé 870 jours plus tôt mais qui aujourd’hui tend à disparaître, forcement que ça donne envie ! L’inconnu est pour le voyageur ce que le confort est pour le sédentaire, on en veux toujours un petit peu plus.

Zsofi et Zsolt

Zsofi et Zsolt

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Enfin bref, nous invitons William à se joindre au bivouac du soir et nous retrouvons réunis autour du feu partageant une gamelle de pâtes aux aubergines, à deux pas de la voix expresse. Et nous laissons filer le temps en discutant de tout, de rien… Mais surtout de voyage et d’aventure.

William

William

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