Dimanche 7 juin 2015

0 km

Taksim, Istambul, Turquie

N 41°02,072' E 28°59,074'

89 m

Jour 892 – Les points sur les « i »

Barth : Le « ı » sans point est une des quatre lettres que l’alphabet turc compte en plus du notre, et qui donne du fil à retordre dans l’apprentissage de cette langue. Un « i » sans point qui incarne parfaitement ma première impression de la Turquie il y a maintenant quelques semaines. Une impression de points pas vraiment sur les « i »…

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Je pense à toutes ces discussions sur la route, souvent avec des étudiants ou des enseignants, qui nous confiaient leur raz-le-bol du climat autoritaire régnant sur leur pays, et le peu d’espoir qu’ils avaient en vue d’un quelconque changement à l’occasion des élections, persuadés que la corruption l’emporterait dans tous les cas. Même ceux qui avaient fait reculer le pouvoir durant les événements de Gezi deux ans auparavant, n’osaient pas totalement croire que les choses pouvaient bouger… Ce défaitisme des uns s’ajoutant à la ferveur patriotique d’autres qui nous font les louanges d’Erdogan entre deux çays, me laisse depuis notre entrée dans le pays un étrange sentiment d’incompréhension et une frustration grandissante.

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Si je m’attendais à trouver à Istanbul une facette de la Turquie bien différente du petit aperçu que nous en avons eu en longeant la mer Noire, je n’avais pas imaginé assister à une telle remise de points sur les « i ». Un peu plus tôt dans la journée, je donnais un coup de main à Busra, notre amie artiste rencontrée à Atolye Istanbul, pour tourner quelques plans vidéo de l’immense drapeau turc flottant sur la place Taksim. L’exercice n’était pas simple car il s’agissait de capter l’ondulation rouge sans qu’apparaissent le croissant et l’étoile blanche qui donnent à cette étoffe son encombrante qualité d’emblème national. Un drapeau débarrassé de ses symboles, pour effacer la lourde réalité le temps d’un plan de cinéma…

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Mais ce dimanche, alors que Stan Wawrinka remporte d’un dernier revers la coupe de Roland-Garros devant les caméras du monde entier, les turcs écrivent discrètement une page de leur histoire en glissant un bulletin de vote dans l’urne des élections législatives. A cette heure tardive, une clameur joyeuse s’élève dans les rues d’Istanbul. Les premières estimations viennent de tomber révélant la déconfiture magistrale du pouvoir d’Erdogan, la victoire de la démocratie, et le succès inattendu du tout nouveau parti progressiste de gauche, le HDP. Je ne résiste pas au plaisir d’adresser quelques messages à nos récents amis turcs pour conclure sur une note réjouissante ces conversations souvent avortées dans le fatalisme ou la désillusion. Aujourd’hui la démocratie a repris les rennes du pays, les espoirs vont reprendre la parole, et les « i » vont retrouver leurs points…